Animus et Anima

Deux alliés vers une agressivité constructive

Dans nos esprits,  l’agressivité est majoritairement confondue avec l’hostilité et la malveillance plutôt qu’associée à la combativité et au mouvement naturel de la vie. Après de multiples observations du monde animal, le biologiste Henri Laborit mentionne que la principale préoccupation d’un être vivant est de maintenir sa structure de vie, sans quoi, il n’existe pas.

Pour tous les êtres vivants, maintenir la vie en soi est un acte biologique qui s’exprime à travers des acquisitions de base: boire, manger, dormir, copuler. Dans le monde animal, il n’est pas rare que la mère lèche les parties génitales de son petit à la naissance pour stimuler son réflexe de succion. On pourrait dire pour éveiller son réflexe combatif de survie. C’est aussi un acte de reconnaissance de la part de la mère.

Chez le petit humain, la dimension psychique et subjective s’ajoute à la dimension biologique.  L’attitude des parents, dès l’annonce de la naissance et même dans le désir ou non de concevoir, l’environnement dans lequel il évolue et sa génétique qui le rend unique influencent la perception qu’il a de son existence.

Le réflexe de survie est animé par une pulsion de vie. L’une de ces pulsions est l’agressivité. Elle est essentielle à la protection de la vie en soi. Elle est combativité. Outre l’agression physique bien évidente, qu’est-ce qui peut donner aux humains l’impression que leur vie est en danger ?

Deux aspects précurseurs du sentiment de danger en bas-âge orientent peu à peu la manière d’être au monde et le mode relationnel : le sentiment de fragilité etla  privation de nourritures affectives.

1- Le sentiment de fragilité se développe à travers l’absence maternelle ou la surprotection, l’autorité abusive, l’attaque physique ou psychique, la génétique et la santé mentale, les troubles anxieux et de la personnalité, la faiblesse des repères (y inclus du père et des pairs) et des structures sociales, tout ce qui constitue en fait une atteinte à l’établissement d’un cadre rassurant.

Cette atteinte à la sécurité de base se rapporte symboliquement au territoire de l’enfant et concrètement à son droit d’exister; elle entraîne en lui des conflits d’ordre existentiel. Mes clients me demandent parfois comment ils peuvent arriver à réagir s’ils ne se sentent pas à l’intérieur de leur corps et bien plantés dans la vie. Lorsqu’ils sont devant l’obligation de prendre des décisions, pour eux-mêmes ou l’éducation de leurs enfants, leur énergie d’action, de décision ou animus se retrouve en déséquilibre. Ils perçoivent sous forme d’attaque et de stress intense toute demande qui leur est faite. Ils réagissent de manière hostile ou bien les interdits profondément inscrits en eux les mènent à l’inhibition de l’action ou autre manière coûteuse de réagir.

2- La privation des nourritures affectives y compris les affects reliés à la libido, dans le sens de pulsion de vie et de plaisir contribue aussi à la naissance du sentiment de danger. Ces nourritures sont offertes par le parent par le biais de la reconnaissance et de la valorisation de l’identité propre de l’enfant. Dans le monde végétal, un cactus qui est privé d’eau se constitue plus d’épines. La privation des nourritures affectives prive l’enfant de la vitalité de son anima, l’éloigne de ses ressources internes orientées vers la créativité et l’amour de soi, de l’autre et de la vie en général; elle affecte son sens de l’auto-défense. Il n’est pas assez bien à ses propres yeux pour se protéger et voler à sa défense; parfois cette vision s’étend à sa progéniture ou à ses réalisations personnelles. Parfois, au contraire, la protection face à un danger imminent devient sa préoccupation première.

Lorsqu’un être vivant sent son existence menacée dans son intégrité physique ou psychique, c’est qu’il est atteint dans son privilège d’exister ou d’avoir une identité propre. Des sentiments d’intrusion et d’exclusion teintent son rapport au monde. Toujours selon Laborit, tout être vivant réagit à la menace selon quatre comportements de base:

  1. comportement de consommation: boire, manger, dormir, copuler. Celui-ci fait référence à des besoins de base, les plus simples, en apparence anodins. Je crois qu’il est intéressant de le considérer en tant qu’indice de réponse à un stress excessif. Une cliente me dit avoir la réaction de dormir face à un stress. L’intensité qu’elle y mettra sera pour moi un indice de la grandeur de sa détresse émotionnelle.
  2. Comportement de fuite
  3. Comportement de lutte
  4. Comportement d’inhibition

Chez l’humain, sa capacité de ressentir, d’imaginer, d’anticiper et d’associer ajoute de la complexité à ces mécanismes de défense spontanés. S’il a une base solide, il trouvera une réponse appropriée pour réagir et digérer, par la suite, les événements perçus comme dangereux. Dans le cas contraire, il ne fera que réagir et subir les désagréments parfois forts coûteux qui s’en suivent.

L’agressivité est une pulsion orientée vers la vie et se manifeste dans une combativité essentielle à la survie. Elle s’exprime à travers des sensations et des actions spontanées en apparence incontrôlables ou, à tout le moins, qui échappent au raisonnement. Pour plusieurs, les principes de récompense et de punition viennent ajouter un jugement subjectif et social négatif à cette combativité naturelle et essentielle à la vie, mais confondue avec de l’agressivité hostile.

Associer la combativité aux comportement des animaux ou des sociétés dites sauvages ou encore aux monstres de l’imaginaire issus de l’inconscient collectif éloigne aussi du droit de recourir à des stratégies de protection et d’attaque appropriées. Le plaisir ressenti lorsque le combat est réussi rencontre aussi un interdit issu de notre culture. En fait, ce plaisir découle simplement de la satisfaction de la pulsion de survie et il est sain s’il est compris comme tel et non utilisé comme motivateur. Il deviendrait alors une base pour des comportements autodestructeurs.

Les comportements spontanés mentionnés par Laborit peuvent nous sauver la vie tout comme l’entraver s’ils sont utilisés à des moments inappropriés. Comment pouvons-nous nous préparer à devenir plus conscients et améliorer notre combativité?

Démystifier l’agressivité et les comportements qui y sont reliés permettent d’établir des stratégies qui donnent un sentiment de se situer davantage au cœur des conflits tout en étant observateur et participant plutôt que victime, avec l’impuissance et  la dévalorisation qui s’en suivent.

Expérimenter des techniques reliées à la combativité apprend à être en opposition sans perdre le sens de son identité et enracine dans une présence au monde. L’expérience devient un cadre rassurant et fiable, une source d’énergie réellement ressentie corporellement. Ce bien-être corporel s’étend à toutes les dimensions de la personne. Entre autres, il ouvre à la confiance, à la tolérance et à l’estime de soi. Cette intégration devient une base pour de nouvelles références.

Face à la pulsion agressive, le raisonnement est en mauvaise position. Afin d’accéder à une distanciation émotive, je trouve intéressant de recourir au support de l’imaginaire à l’aide de la symbolique. Ainsi, on peut comprendre plus facilement que la combativité fait appel à l’encadrement de l’animus pour établir une impression de sécurité afin que la créativité et l’amour de soi contenue dans l’anima puissent émerger et à leur tour venir appuyer et renouveler les ressources de l’animus. Comme dans une danse sans fin pour célébrer la vie en soi.

Josée Baril, massothérapeute


Références

  1. Laborit, Henri.Éloge de la fuite. Editions Gallimard (folio) 1995.
    Film avec commentaires de H.Laborit : Mon oncle d’Amérique.
  2. Pelt, Jean-Marie. Avec la collaboration de franck Steffan. La Loi de la jungle. L’agressivité chez les plantes, les animaux, les humains. Editions Fayard, livre de poche, 2003.

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