Cours sur l’attachement

En guise d’introduction

« En fait, Marilyn Monroe n’était pas complètement morte, un peu seulement, par moments un peu plus. Son charme, en faisant naître en nous un sentiment délicieux, nous empêchait de comprendre qu’il n’est pas nécessaire d’être mort pour ne pas vivre. Elle avait commencé à ne pas être vivante dès sa naissance. Sa mère, atrocement malheureuse, chassée de l’humanité parce qu’elle avait mis au monde une petite fille illégitime, était hébétée de malheur. Un bébé ne peut pas se développer ailleurs qu’au milieu des lois inventées par les hommes, et la petite Norma Jean Baker, avant même de naître, se trouvait hors la loi. Sa mère n’a pas eu la force de lui offrir des bras sécurisants tant se mélancolie remplissait son monde. Il a fallu placer la future Marilyn dans des orphelinats glacés et la confier à une succession de familles d’accueil où il était difficile d’apprendre à aimer. » (Cyrulnik, B. 2003. Le murmure des fantômes. Paris : Odile Jacob, pp 9-10.)

Hans Christian Andersen est né d’une mère tendre mais alcoolique, morte d’une crise de delirium tremens alors que son enfant était en bas âge. Son père s’est suicidé après être revenu de campagnes napoléoniennes où il était soldat. Le petit Hans a été recueilli par sa grand-mère paternelle et entouré d’affection, dans un milieu social chaleureux où l’on s’entretenait  de contes et légendes islandaises et s’amusait à des jeux empruntés aux Inuits du Groenland.

« On peut imaginer que le petit Hans a perçu son premier monde autour de lui, dessiné sous forme d’oxymoron, où deux termes antinomiques s’associent en s’opposant, comme les voûtes d’un toit se soutiennent parce qu’elles se dressent l’une contre l’autre. Ce curieux assemblage de mots permet d’évoquer sans se contredire une « obscure clarté » ou un « merveilleux malheur ». Le monde du petit Andersen devait s’organiser autour de ces deux forces, il lui fallait absolument s’arracher à la boue des origines pour vivre dans la clarté de l’affectivité et l’étrange beauté des contes de sa culture. Ces mondes opposés étaient liés par l’art qui transforme la fange en poésie, la souffrance en extase, le vilain petit canard en cygne. … Une de ses grands-mères incarnait la femme-sorcière, celle qui n’hésite pas à prostituer sa fille, tandis que l’autre personnifiait le femme-fée, celle qui donne la vie et invite au bonheur. C’est ainsi que le petit Hans apprit très tôt la représentation d’un monde féminin clivé qui fera de lui plus tard un homme intensément attiré par les femmes, et terrifié par elles. »2 (Cyrulnik, B., 2003, p. 12)

L’attachement et la capacité d’établir des liens forts et stables

Résilience : « processus qui permet de reprendre un type de développement malgré un traumatisme et dans des  circonstances adverses. » (Cyrulnik, B., 203, p. 239) Le petit Hans Christian Andersen avait rencontré, « au cours de son enfance terrifiante, les deux principaux tuteurs de résilience : des femmes l’avaient aimé et des hommes avaient organisé un entourage culturel où les contes permettaient de métamorphoser les crapauds en princes, la boue en or, la souffrance en œuvre d’art. » » (Cyrulnik, B., 203, p.15) La résilience permet d’accueillir une offre de chaleur émotionnelle alors que la carence affective enferme dans une double contrainte : le désir de contact en même temps qu’une crainte interdisant le contact authentique et l’enfermement dans la conviction d’être « irrémédiablement condamné à la solitude intérieure ». Un événement émotionnellement gratifiant créé par un adulte empathique peut avoir l’effet d’une explosion lumineuse. Lors d’une ronde organisée pour un groupe d’enfants par une religieuse éducatrice, Bruno, que sa mère a abandonné, fait une expérience particulière. Choisi par une petite partenaire comme « son préféré », il se sent aimé pour la première fois de sa vie.  « … son monde venait d’éclater, comme une grande lumière, une joie immense, un dilatation qui lui donnait une étonnante sensation de légèreté ». Plus tard, devenu adulte, il constate que la scène de la ronde constitue un jalon dans sa quête identité : « Il m’est arrivé quelque chose d’étonnant, j’ai été métamorphosé par une ronde. » (Cyrulnik, B., 2003, p. 28)

Définition de l’attachement

Un processus selon lequel un lien affectif fort et stable s’établit entre un enfant et au moins une figure parentale féminine ou masculine qui l’investit émotionnellement en lui prodiguant de façon continue les soins requis par son développement. Une figure parentale investit émotionnellement un enfant en lui manifestant un intérêt actif, orienté vers son mieux-être. Cela suppose que l’enfant soit considéré comme partageant une nature et des droits communs tout en possédant son identité propre. Il est objet de projections personnelles positives, respecté dans sa nature individuelle et son devenir. Cela n’exclut pas les projections négatives mais, tout compte fait, le développement harmonieux de l’enfant demande que le positif l’emporte sur le négatif.

Le maître mot dans l’analyse du processus d’attachement : la stabilité affective dont un enfant bénéficie ou non. L’attachement repose sur un grand nombre d’interactions entre un ou quelques adultes qui sont figures parentales, biologiques ou adoptives; les interactions consistent en soins de toilettage, d’alimentation en proximité et présence physique (allaitement, donner le biberon en tenant le bébé dans les bras), d’échanges de regards, sons, paroles, mimiques, jeux. Ainsi, lorsque les adultes qui entourent habituellement l’enfant adoptent envers lui un comportement fiable, marqué par l’affection, orienté vers son développement, ils deviennent ses points de repère, sa source de sécurité et d’identité.

Avant même la naissance le bébé réagit à l’alimentation de la mère, à ses états émotifs, au son de sa voix de même qu’à ses paroles. Il en va de même pour les personnes qui vivent dans l’entourage de la mère. Aussitôt après la naissance il reconnaît l’odeur maternelle. Dès le huitième mois, l’acquis de la « persistance de l’objet » (Piaget), permet à l’enfant de savoir que la mère et les autres adultes de son entourage existent même quand ils sont absents. Les points de repère humains lui permettent aussi de trouver ses jalons dans l’espace et le temps, et son interaction avec eux comme avec l’environnement qu’ils lui procurent fonde ses premiers liens de causalité.

Le bébé naissant a déjà établi un lien avec sa mère durant les neuf mois de grossesse. Lorsque les conditions sont favorables, ce premier lien se prolonge par les soins et la présence affective de sa génitrice, de ceux et celles qui l’accompagnent (grand-mère maternelle, le père de l’enfant ou le conjoint de la mère et autres). Selon un très grand nombre de recherches accomplies depuis les années 1950, cette stabilité affective correspond à un besoin fondamental de l’enfant du point de vue de sa croissance physique, émotionnelle et mentale.L’enfant cherche donc constamment la présence de la mère et d’autres figures parentales, par exemple le père s’il s’occupe régulièrement de l’enfant, comme source de contact, de sécurité affective, de connaissance du monde ambiant. Si sa recherche trouve habituellement une réponse positive, il en tire un sentiment de sécurité et de confiance, dans le cas contraire se développent des troubles de l’attachement qui auront des répercussions sur l’ensemble de son évolution. Il ne faudrait pas en conclure que les personnes qui ont eu une « enfance malheureuse » sont condamnées à vivre dans le malheur. Comme l’écrit Cyrulnik, « La démarche scientifique s’oppose à la stéréotypie qui dit que les enfants non désirés se développement mal. »

Une source de l’attachement, la vie avant la naissance (Cyrulnik, B., 1989, 27-45)

L’attachement de l’enfant à la mère, de la mère à l’enfant, est le fruit d’une interaction à deux. En 1971 D.M. Stern a observé 2 jumeaux, avec enregistrement sur film,  durant les 3 premières années de leur vie : Robert,  auquel la mère s’est attachée, Rudy, avec lequel elle éprouvait « un sentiment d’ennui et de grande fatigue ». « Trois années plus tard, il faudra bien reconnaître que Rudy souffre d’autisme infantile. » « Dès les premières semaines, Robert ajustait son corps dans le creux du bras de sa mère, soutenait son regard et répondait à ses sollicitations verbales. Tandis que Rudy rejetait la tête en arrière en se raidissant, évitait le regard, n’ajustait pas ses postures contre sa mère et ne répondait pas à ses invites, créant ainsi, par cette interaction précocement troublée, un sentiment d’ennui et de grande fatigue. » Au même moment de son histoire, sur le même corps maternel, Robert avait fait de sa mère une bonne mère, gaie, attentive et légère, alors que Rudy avait transformé cette femme, en mère de devoir ennuyée, fatiguée, pensant à autre chose. » (p. 34-35)

Dans l’utérus

Les observations montrent que le bébé, dans le ventre de sa mère,

  1. est caressé par les contractions rythmiques de l’utérus qui correspondent aux battements du cœur maternel,
  2. goûte selon ce qu’elle mange,
  3. entend non seulement les sons mais peut reconnaître certaines de ses paroles; il entend aussi,  « les voix d’hommes et de femmes, douces et graves, à peine différentes du bruit de fond de l’utérus. » Le bébé dans l’utérus établit avec la voix de sa mère une relation privilégiée. … Déjà dans l’utérus, il traite de la parole. Dès la vingt-septième semaine de sa vie intra-utérine, le bébé s’éveille et gambade quand il reçoit une information sonore organisée comme un morceau de parole. … Il ressort de ces observations artisanales que le bébé, pendant les trois derniers mois de sa vie intra-utérine, perçoit la parole maternelle, se familiarise avec la musicalité de cette voix et entend certaines caractéristiques sonores du  monde extérieur. » (p. 39-40)

Déjà, au dernier tiers de sa vie intra-utérine, le bébé a établi contact avec sa mère. Il est donc plus que probable qu’avant de naître, il lui est déjà attaché, sauf condition très particulière telle que l’autisme. L’après-naissance viendra confirmer ou infirmer cet attachement premier. Par ailleurs le bébé n’est pas que siège de perceptions, il est objet de fantasmes parentaux portant sur ce qu’il est, et sera.

La naissance

La manière dont se déroule la naissance peut avoir des effets durables sur le développement ultérieur de l’enfant, comme sur le processus d’attachement réciproque mère-enfant. Comme chez les animaux, on observe chez les humains une période particulièrement sensible pour l’établissement d’un lien mère-enfant positif : les premiers jours qui suivent la naissance. Des chercheurs parlent même des 3 premiers jours. (Cyrulnik, 1989, p. 76-77) Il ne faut pas en déduire que, si le lien ne s’est pas établi durant la semaine qui suit la naissance, il ne s’établira jamais. L’expérience clinique montre qu’un lien parent enfant peut s’établir ou se rétablir à tout âge, à condition que les protagonistes soient d’accord de le faire et trouvent les appuis amicaux ou professionnels nécessaires.

La naissance par les voies naturelles est presque toujours une expérience très intense pour la mère et l’enfant, elle peut donc avoir des conséquences durables, sans être nécessairement traumatisante. Si l’on se rappelle que, dans les derniers mois de la grossesse, le bébé est en interaction fréquente (deux-trois heures par jour) avec sa mère et même avec d’autres personnes de son entourage, on peut inférer que les contractions de l’utérus constituent un signal très fort, probablement surprenant. Sur tout ce processus, les observations faites par S. Grof (1984, 1984) permettent de reconstituer le processus de naissance d’après le « revécu de l’expérience » par des personnes en état de régression profonde sous l’effet de la LSD ou de la respiration holotropique.

Certaines de ces personnes rapportent une expérience intense, stimulante, qui passe par 4 étapes.

  1. La surprise et la souffrance reliée aux premières contractions. Il en résulte, après la chaleur liquide intra-utérine, avec son impression de sécurité, de nirvana en milieu liquide,  une sensation de douleur « qui n’a aucun sens », une désorientation devant un malaise intense qui se répète de plus en plus fréquemment. L’impression qui en reste ressemble assez aux thèmes chers aux  existentialistes de l’après-Deuxième guerre mondiale : la souffrance n’a pas de sens, la vie n’a pas de sens.
  2. L’engagement de la tête puis du corps dans le canal vaginal permet au bébé de sentir qu’il est poussé vers quelque chose. Ses propres poussées et les contractions de la mère se synchronisent de sorte qu’il s’en dégage une impression d’être serré de partout dans un espace très étroit avec une « progression vers quelque chose », une impression de communauté d’effort. Il y a une « lumière au bout du tunnel ».
  3. L’expulsion entraîne un sentiment de libération, de délivrance en même temps que la douleur de la première respiration.
  4. Le contact externe avec le corps de la mère amène un sentiment d’apaisement, de rassurance consolatrice, souvent suivie du plaisir nirvanique de pouvoir bouger dans un espace infini. Dans l’heure après la naissance le bébé bouge plus que durant toute la semaine qui suivra. De nos jours le nouveau-né, en milieu hospitalier ou maison de naissance, est souvent placé sur le ventre de la mère puis remis au père, occasion d’un autre premier contact externe défini par plusieurs hommes comme celle d’un « coup de foudre pour leur bébé, garçon ou fille ».

Les séances de régression animées par le formateur ont révélé des troubles qui semblent correspondre à ces 4 étapes. Par exemple des sujets rapportent s’être sentis menacés par l’environnement intra-utérin, comme s’ils voulaient éviter de toucher aux parois de la cavité, comme si tout cet environnement était rempli de danger. D’autres ont éprouvé la hantise d’être enfermés dans un espace étroit dont ils ne pourraient jamais sortir; ils se sentaient menacés d’étouffement.

L’expulsion a été vécue par d’autres comme l’occasion de douleurs infligées à la tête, au visage, au cou ou aux épaules. Chez d’autres enfin le contact externe avec le corps de la mère ne semble pas avoir eu lieu. Ils rapportent une impression de solitude insupportable, de froid, de s’être sentis perdus, menacés de mort imminente dans l’abandon.

Cela supporte l’hypothèse originellement émise par Freud de naissances traumatisantes. Le trauma peut affecter la mère tout autant que l’enfant, amenant celle-ci à éprouver une forte ambivalence ou carrément de la répulsion pour le petit être qui l’a menée au seuil de la mort. Souvent les soins médicaux ont été prodigués par le milieu où la naissance a eu lieu, mais le trauma affectif ne semble pas avoir guéri. Des décennies plus tard il y a lieu d’intervenir, si possible auprès de l’enfant, de sa mère et de son entourage familial.

Naissance du sens (Cyrulnik, 1989, p. 35-69)

« En changeant de milieu, le jour de notre naissance, on emporte avec nous nos premiers modes de communication, nos canaux sensoriels qui, déjà, dans l’utérus, nous avaient permis de nous familiariser avec une sensorialité sonore, odorante et caressante venue du monde maternel. Dans l’instant même de la naissance, l’attachement change de forme. Nos sens, qui fonctionnaient dans un monde liquide, d’un seul coup devront fonctionner dans un monde aérien. Le nouveau-né, qui garde en lui la mémoire de sa vie intra-utérine, devra maintenant l’adapter à une vie aérienne. » (p. 46-47)

Le bébé et les fantasmes de ses parents

La question de base est ici : quelle représentation mentale les parents se font-ils de leur enfant? En termes plus imagés on peut se demander de quoi l’enfant est- issu.

  1. D’un mouvement passionnel de ses deux parents l’un vers l’autre,
  2. d’un désir de réparation du couple à la dérive,
  3. de la volonté de démontrer aux parents du couple la virilité du père, la féminité de la mère,
  4. de la création d’un nouvel être idéalisé qui correspond à l’idéal de l’un ou l’autre de ses parents,
  5. de l’ennui,
  6. d’une soirée trop bien arrosée ou bien sous l’influence de psychotropes,
  7. d’une erreur de contraception,
  8. du désir, l’un ou l’autre des parents, d’être chéri par un petit être?

On peut grandement prolonger la liste des possibilités. Et les fantasmes se traduisent facilement en comportements réels.

Le premier sourire

L’observation filmée de nouveau-nés pendant 24 heures en continuité a clairement démontré qu’ils sourient spontanément dans leur sommeil. Cherchons maintenant le sens donné par la mère au sourire du bébé. « … lorsque les mères perçoivent le premier sourire du bébé, elles interprètent toujours ce premier sourire et disent : « Il me reconnaît déjà », ou bien, « Il sourit grâce à moi », etc. Mais, ce disant, elles approchent leur corps du bébé souriant, elles l’appellent, le nomment et vocalisent des sonorités mélodieuses. Ce faisant, elles créent autour du bébé une atmosphère d’intense sensorialité composée d’odeurs, de sonorités proches, de contacts et de chaleur. … La manière dont la mère interprète ce sourire vient de sa propre histoire et du sens qu’elle attribue à ce fait. … Nous avons entendu : « Pauvre enfant… il sourit… il ne sait pas ce qui l’attend : je n’aurais jamais dû le mettre au monde. » 30 à 40 % des mères donnent cette interprétation anxieuse. Cette représentation enracine une attitude corporelle radicalement différente : ce disant, la jeune mère se raidit et regarde l’enfant avec angoisse. Ce faisant, elle éloigne de son bébé les informations sensorielles émises par son corps. On peut imaginer que le bébé sent moins l’odeur de son cou et de ses seins, entend moins la caresse de sa voix, éprouve moins la douceur de ses mains. Cette interprétation dépressive (au-dessous d’un certain seuil), venue de l’inconscient maternel, crée autour du bébé un monde sensoriel froid. Le sens que la mère a donné au sourire a modifié les sens qui médiatisent et tissent le lien de l’attachement. » (p. 64)

L’observation de l’interaction mère-nouveau-né montre également des différences selon le sexe de l’enfant. « Souvent, le  bébé prend l’initiative de l’interaction et la mère imite ses mimiques faciales : elle fronce les sourcils, fait la moue, tire la langue comme l’y invite le bébé dans son appétit à établir avec elle une conversation non verbale. Soudain fatigué, le bébé signifie la fin de l’interaction, il détourne la tête et les yeux et cesse de répondre aux sollicitations maternelles. …. La plupart des femmes continuent à solliciter ce bébé repu d’interactions. … Les mères sollicitent les bébés filles presque trois fois plus que les bébés garçons! » (p. 65) Comment expliquer ce comportement?

Les cris des bébés transmettent des émotions Si les sonorités basses y dominent, les auditeurs réagissent de façon enjouée. Si les sonorités hautes dominent, les auditeurs manifestent de l’anxiété : « Ça me serre à la gorge ». Des réactions semblables sont obtenues en faisant entendre les mêmes cris à des chiennes et à des chattes. (p. 66-67)

Les troubles de l’attachement
La prématurité (Cyrulnik, B., 1989)

Une naissance prématurée signale la séparation de la mère pour mettre le bébé en couveuse. Lorsque rien n’est fait ou trop peu est accompli pour rétablir le lien mère-enfant, les premiers canaux d’attachement sont coupés, ce qui entraîne des troubles.

  1. « La rythmicité alimentaire se coordonne mal.
  2. L’architecture du sommeil est perturbée.
  3. Des difficultés apparaissent au plan du tonus musculaire. » (p. 77)

La solution trouvée à ces problèmes a été de ne plus séparer l’enfant prématuré de sa mère, de réduire la technicité des interventions médicales, d’hospitaliser l’enfant avec sa mère, de laisser l’enfant aller en salle d’opération avec son nounours ou chiffon tranquillisant. Dans un tel contexte, l’enfant prématuré prend en quelques mois un rythme de développement normal. (p. 78)

Les effets de la séparation initiale causée par la prématurité et son corollaire obligatoire, l’hospitalisation, peuvent être réparés en renforçant le lien mère-enfant ou, à défaut, le lien père-enfant ou enfant-substitut maternel. Si la figure maternelle ou son remplacement se sentent incompétents à rétablir et renforcer le lien initial, il y aura ré-hospitalisation ou ré-institutionnalisation (« le confier à des personnes plus compétentes)), ce qui amène l’intensification des premiers troubles. On peut ainsi entrer dans un cycle de séparation, de retour incomplet qui amène une nouvelle séparation, confirmant ainsi l’enfant dans la carence affective. Pour l’enfant, « ce qui est arrivé arrivera »; il se construit intérieurement la conviction d’être mal aimé pour le reste de ses jours, conviction très difficile à ébranler à moins qu’il en prenne conscience et agisse de manière à s’en libérer.

Le trauma de naissance

Il peut arriver que l’accouchement soit particulièrement difficile, ou carrément traumatisant pour la mère, par exemple lorsqu’il dure très longtemps, que le travail soit interrompu ou arrêté, artificiellement ou non, que le bébé en processus de naissance se trouve en « souffrance fœtale ». Alors il est très possible que la mère ressorte de son accouchement en état de stress post-traumatique, ce qui s’applique également à son bébé.

Dans ces cas il arrive que la mère soit, aussitôt après la naissance, conduite aux soins intensifs; cela entraîne pour le bébé la perte de contact, parfois durant plusieurs jours, avec celle qu’il a habitée pendant 9 mois. Les péripéties de l’accouchement peuvent aussi l’avoir directement et gravement affecté. Alors son comportement devient difficile aux plans de l’allaitement et du sommeil, il se montre inconsolable, tendu, difficile à endormir, se réveillant au moindre bruit. Bien que cela soit rarement diagnostiqué, il se peut qu’il soit lui aussi en état de stress post-traumatique. Il pourra en sortir mais cela demandera à ses parents et soignants une attention toute spéciale, une grande patience et de fortes capacités d’empathie sécurisante.

La carence affective résultant de l’abandon maternel, sans substitut adéquat

L’abandon maternel qui ne trouve pas de substitut adéquat produit chez l’enfant des effets très perturbants de son développement :

  1. retard des postures,
  2. défaut de spatialisation,
  3. mauvais schéma corporel
  4. hypersensibilité aux bruits, aux touchers,
  5. anorexie, insomnie, mauvais ajustement dans les bras des adultes qui donnent des soins à l’enfant.

Avec le langage, il donnera un sens à son expérience de vie : je suis honteux, je me sens affecté par une tare. « J’ai dû être bien méchant pour que ma mère ait souhaité m’abandonner. » Dévalorisation et culpabilité. (p. 78)

« L’historisation, la mémoire de soi, est un processus actif de création de son propre passé qui donne une forme à l’identité du parleur. » « Je voyais ma mère comme le diable, tant elle m’a fait souffrir. Je veux être mère à mon tour pour me punir. »  « L’enfant martyr a intériorisé la mère punitive. » (p. 79)

Une autre mère rejette son fœtus qui la « force » à l’immobilité (pour éviter l’avortement), elle qui, jusqu’à sa première grossesse, luttait contre son angoisse par l’hyperactivité  et l’engagement social. « Je l’ai haï dès sa naissance. »

La carence affective vécue dans la première enfance engendre très souvent des tendances dépressives. Maintenues sous contrôles de diverses manières, elles peuvent être activées par un événement apparemment banal qui réveille les blessures initiales.

À lire : Cyrulnik, B., 1989, p. 81-82.

Lorsque l’enfant est « parentifié ».

L’enfant peut être perçu par l’un ou l’autre de ses parents comme un « secours providentiel », un être qui lui donnera l’affection et la compréhension dont il a tant besoin. Il peut également faire l’objet de projections de la part de son père ou de sa mère selon lesquelles il représente un personnage extraordinaire, habituellement mais pas nécessairement un parent idéalisé  de son père ou de sa mère. Dans cette perspective il doit accomplir des merveilles, entendons devenir cet être merveilleux que son parent souhaiterait être sans avoir les moyens d’y parvenir. La mission qui lui est inconsciemment confiée est de réaliser les fantasmes parentaux, d’incarner ce personnage qui sera source d’amour ou de réalisations extraordinaires.

Cette attitude se retrouve habituellement chez des parents affectés de troubles sérieux de la personnalité ou de maladie mentale. Le message inconsciemment transmis à l’enfant par un parent ou le couple parental pourrait se verbaliser par une parole simple : sauve-moi. L’enfant perçoit inconsciemment ou consciemment la détresse de son parent et s’engage spontanément à réaliser une entreprise pour laquelle son jeune âge ne lui permet pas la maturité ni les ressources personnelles requises. Il est ainsi convié à accomplir une tâche impossible pour un parent qui ne lui offre pas le support émotionnel dont il a absolument besoin pour se développer.

Sans s’en apercevoir il adopte la posture du héros qui se sacrifie pour la cause, en l’occurrence le bonheur de son ou ses parents. Il met tout en œuvre pour accomplir sa mission. Comme il n’y parvient pas, il intensifie ses efforts, sans succès durable, acquérant ainsi la conviction d’être incompétent, « pas assez … » ou « trop … », en somme inadéquat. Par contre il peut trouver assez gratifiant de se voir confier des responsabilités d’adulte.  Il peut fonctionner ainsi pendant des années, luttant par sa vaillance et ses efforts contre ses tendances dépressives, liées au sous-investissement émotif et à l’incompréhension parentales.

Mais il est à risque de dépression, qui pourra être provoquée par un échec mineur, symbole de l’échec général de son entreprise de sauvetage parental ou de réalisation des rêves parentaux.

L’intervention auprès de personnes affectées par des troubles de l’attachement

Les troubles de l’attachement ont comme dénominateur commun le manque : de soins, d’attention soutenue, de tendresse, d’empathie. La première forme d’intervention consiste donc à s’intéresser à cette personne carencée et à son histoire de vie. Toutefois la réaction de la personne carencée peut être négative devant une manifestation d’intérêt plus forte que sa capacité d’accueil. Car l’intervention vient briser une modalité d’interaction à laquelle la personne carencée s’est habituée,  où la dominante est l’indifférence ou bien le rejet actif. Il y a donc lieu de doser les manifestations affectives selon la capacité de réception de la personne concernée.

Un autre aspect de la carence affective doit également être pris en compte : la quasi-certitude, largement inconsciente chez la personne carencée, que tout lien significatif, gratifiant, finira par la brisure. Vaut donc mieux « en finir tout de suite ». (Lemay, 1982) Le mécanisme de brisure est donc souvent installé depuis longtemps chez la personne affectée par une béance affective à laquelle on est porté à répondre soit de façon  défensive, auto-protectrice, soit par une offre de contact émotionnel tellement grande qu’elle pourra susciter la cassure. Ceci dit, malgré toutes les précautions prises par un intervenant averti, le mécanisme de brisure peut être si solidement ancré qu’il fonctionne comme un automatisme, souvent au moment où un lien affectif est en voie de s’établir. L’intervenant a donc intérêt à se munir d’une très grande patience et à demeurer disponible car, après une période d’absence qui peut varier de quelques semaines à plusieurs années, la personne qui a senti la possibilité d’un contact affectif authentique reviendra souvent à la source.

À mesure que l’évolution progresse, la personne carencée fait sur l’intervenant un fort transfert parental, avec phases plus ou moins prolongées de dépendance. Selon l’expérience du formateur, ces phases sont pratiquement inévitables, on pourrait même dire nécessaires chez une personne insuffisamment « parentée », qui n’a pas établi de lien primaire solide ou bien a vécu une rupture traumatisante. À mesure que la personne carencée devient consciente de son lien de dépendance tout en se permettant de bénéficier de la solidité et durabilité de sa relation, elle réalise aussi qu’elle désire son autonomie. Si ce désir est accueilli par un encouragement à la développer par des actes positifs, la dépendance s’estompe. Le mouvement de maturation, pour ainsi dire partiellement bloqué aux périodes initiales de la vie, peut suivre son cours.

Quelles approches prendre avec une personne carencée? Tout ce qui peut rétablir le lien primaire (mère-enfant, père enfant). Ici l’intervenant a tout intérêt à agir dans la conscience du transfert et contre-transfert, car il aide son client à établir une relation de confiance telle que la définit Erik Erikson (1982, 2000) lorsqu’il parle des attitudes de base développées au cours de la première année de vie. Mais, comme le dit si bien Cyrulnik, la création d’un lien affectif durable répond à un désir très vif chez la personne carencée, tout en stimulant sa terreur de la trahison et de l’abandon. Les oscillations entre la peur de la sorcière sanguinaire et l’attirance de la bonne fée sont incessantes lorsque l’on intervient auprès de personnes affectées de carence affective grave.

Les moyens d’intervention
  1. La parole, c’est-à-dire surtout l’écoute active de la personne aidée, en l’invitant à décrire ses relations interpersonnelles du présent puis en remontant dans son histoire jusqu’aux relations les plus significatives, ou leur absence.
  2. Selon la personnalité et la formation de l’intervenant, un grand nombre  de moyens peuvent servir de compléments, déclencheurs ou accompagnateurs de la parole : jeu de rôles, psychodrame, où des moments de vie peuvent être « mis en scène », ce qui favorise la reviviscence des émotions reliées aux événements.
  3. Les approches psychocorporelles ont un grand pouvoir évocateur des souvenirs reliés à la petite enfance, par exemple diverses formes de relaxation active ou passive.
  4. Imagerie mentale guidée ou non, contes et légendes qui renvoient au lien primaire.
  5. Utilisation des arts d’expression : écriture, dessin, peinture, sculpture, mouvement spontané, danse.

Principales références (leur lecture et étude sont  très fortement recommandées)

  1. Cyrulnik, B., 2003. Le murmure des fantômes. Paris : Odile Jacob.
  2. Cyrulnik, B., 1989, Sous le signe du lien. Paris : Hachette Littératures.
  3. Cyrulnik, B., 2000. Les nourritures affectives. Paris : Poches Odile Jacob.
  4. Erikson, Erik H. (1982). Enfance et société. Chap. VII, Les huit étapes de l’homme, 169-188. Paris: Delachaux et Niestlé. Voir aussi Coles, R. (Ed.) 2000.  The Erik Erikson Reader. Chap. II, Human Strength and the Cycle of Generations, 188-232. New York : W.W. Norton & Co.
  5. Grof, S., 1984. Psychologie transpersonnelle. Monaco: Editions du Rocher.
  6. Grof. S., 1983.Royaumes de l’inconscient humain. Monaco: Editions du Rocher, chap 4.)
  7. Lemay, M., 1982. J’ai mal à ma mère. Paris: Fleurus.

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