Le couple du XXIe siècle

L’idéal du couple romantique

Il a probablement débuté avec les grandes civilisations, comme nous le laissent croire les mythologies égyptienne, indienne, chinoise, grecque et romaine. Au Moyen-Âge les poètes le chantent et, au Haut Moyen-Âge, avec ses chevaliers servants et cours d’amour où étaient jugés les conflits amoureux par un jury de dames, l’amour courtois apporte un vent de délicatesse et de tendresse dans les relations hommes-femmes. L’amour romantique est présenté de magistrale façon par les grands dramaturges européens, de la Renaissance au XIXème  siècle, pensons à Shakespeare, Racine et Molière, à Beaumarchais. Le  X1Xème siècle  porte cet amour romantique à des sommets dans la littérature, le théâtre et la musique. Plus près de nous, aux XXème et XXIème siècles, les médias créés grâce à la technologie ont fait du romantisme un raz-de-marée qui habite l’imaginaire de l’humanité entière.

De quoi est donc fait cet idéal?

D’abord d’une attraction mutuelle, souvent décrite comme fulgurante au premier abord, plus rarement comme se développant peu à peu (The Sound of Music, Pygmalion), à la fois physique et affective : ils se virent, se plurent et s’éprirent, pourrait-on dire sur un ton badin, même si l’on ne badine pas avec l’amour. Ce choix de partenaire sur la base de l’attraction mutuelle nous paraît tout naturel en Amérique du Nord, où il se pratique depuis pratiquement la fondation des colonies françaises et anglaises, mais il est relativement récent en Europe car les mariages arrangés y prévalaient dans presque toutes les classes sociales jusqu’à la révolution industrielle qui a débuté vers les années 1850.

Encore aujourd’hui le mariage arrangé se pratique dans des régions où vivent des milliards d’individus.

L’amour romantique sur la base de l’attraction mutuelle a donc été longtemps, et demeure encore, une revendication plus qu’une réalité accessible à la plupart des adultes de notre planète. Une fois possible en Europe, il a donné lieu, selon l’historien Shorter, à la première révolution sexuelle, vers la fin du XIXème siècle en Europe. C’est là, d’abord en Angleterre et en France, que s’est développé l’idéal du « Home, sweet home » « toi, moi, un toit,  une chaumière » cher aux classes paysannes et laborieuses, tout comme à la petite ou moyenne bourgeoisie. Le « home, sweet home » ajoutait une dimension à l’amour romantique : non seulement le choix de partenaire se ferait sur la base de l’attraction mutuelle, mais il durerait, se prolongerait dans une vie de famille librement choisie, où fleurirait l’amour durable.

La quête de l’idéal romantique amenait non seulement la recherche du partenaire aimé, qui mettait en cause surtout le désir au sens large du terme, mais la réalisation du désir dans un vécu intime partagé. L’intimité devenait possible pour un grand nombre de couples grâce à un progrès dans la prospérité générale qui permettait à une partie importante de la population l’accès à une ressource jusque là très rare : des logements avec chambres fermées. Car auparavant la plupart des gens vivaient dans des maisons à une seule pièce. La réalisation de l’idéal romantique devenait matériellement possible pour la majorité des occidentaux : on pouvait choisir un ou une partenaire sur la base de l’attraction mutuelle, « tomber en amour » et vivre avec l’élu(e) de son coeur jusqu’à la mort.

Mais dans la saga de la rencontre amoureuse, des obstacles de taille s’interposaient : les guerres qui séparaient les couples ou les détruisaient dans leur corps et leur âme, les conditions du travail qui obligeaient hommes et femmes à des horaires interminables, ou qui forçaient l’homme à quitter le foyer pour un labeur aussi ardu que lointain, la natalité sans contrôle qui imposait trop d’enfants. Le dieu Amour n’était pas au bout de ses peines.

Après l’horrible Guerre 1939-45, qui faisait suite  à la terrible guerre 1914-1918, s’ouvre une perspective de paix, fragile à cause de la guerre froide et de la menace nucléaire. Les couples désunis ou empêchés par la guerre se reforment ou se forment, ce qui engendre le fameux baby boom. Il créera, dès le début des années 1950, une formidable pression sur les structures scolaires et, durant les années 1960, les baby boomers débordent les cadres scolaires, devenant une génération d’adolescents relativement instruits, relativement nantis d’argent, largement laissés à eux-mêmes dans des écoles, collèges et universités occupés à s’agrandir en vitesse. À la même période la natalité devient contrôlable grâce à la pilule contraceptive ou, à défaut, dans des cliniques d’avortement soutenues par l’État. C’est la deuxième révolution sexuelle : le désir et la réalisation du désir sont roi et reine, cette fois sans la composante affective qui avait caractérisé la première révolution sexuelle. C’est « toi et moi » ou « notre groupe », sans aspiration au « home sweet home » des parents, sans l’aspect « amour durable ». En caricaturant on pourrait dire que le slogan subliminal de cette génération était : « Nous sommes tous des enfants-fleurs, à nous les plaisirs et la liberté de tout essayer. »

L’apparition des prédateurs sous forme de vendeurs de drogues et la flambée des maladies vénériennes, dont le sida, viennent tempérer cette ardeur. L’amour peut tuer. Et un désenchantement général se manifeste devant « l’amour sans amour », c’est-à-dire sans sa composante de partage affectif, mental et spirituel. La « baise pour la baise », pour adopter un langage de brasserie, perd de son attrait. Sous l’impulsion du féminisme et d’une nouvelle conscientisation masculine, pour une minorité croissante d’hommes et de femmes, l’amour longue durée, sinon à vie, redevient une valeur recherchée. L’intimité amoureuse apparaît comme un projet à réaliser.  Nous sommes au début du XXIème siècle. Au plan des relations de couple, nous sommes dans l’ère post-romantique, intimiste.

Le post-romantisme, l’intimisme

Qu’est-ce qui caractérise cette ère nouvelle? D’abord que le romantisme n’a pas été renié. Il a été assumé, expérimenté et, parfois, dépassé. Pour les romantiques, l’attraction mutuelle était en quelque sorte la réalité suprême, qui amenait de soi la fusion du couple et le bonheur. « Si nous pouvons être ensemble, nous serons heureux. »

Présentement la fusion amoureuse à laquelle pousse la pulsion libidinale continue d’être recherchée comme un bien suprême, avec la réalisation plus ou moins confuse qu’elle ne s’obtient pas magiquement, mais plutôt que la vie à deux est en quelque sorte un test de réalité de l’amour partagé. En ce domaine, le grand mouvement de conscientisation favorisé par les progrès et la diffusion de la psychothérapie contribue certainement à éclairer la démarche d’un nombre croissant d’individus en quête d’intimité amoureuse. J’entends par là une rencontre holistique de deux êtres qui communiquent aux plans sensuel-sexuel, affectif, cognitif et spirituel.

Dans cette perspective, la rencontre amoureuse place les amants dans une zone particulière, hors de l’ordinaire, un état modifié de conscience qui leur fait expérimenter ce que les mystiques appellent le Sacré. Ils se sentent  à la fois reliés l’un à l’autre et en contact avec une réalité qui les dépasse. Ainsi ils ne sont pas enfermés dans leur couple mais propulsés vers la réalisation du Soi, qui se manifeste dans leur relation mais aussi à travers la réalisation d’une œuvre, si modeste soit-elle, qui les met en contact dynamique avec les autres. Ils se définissent comme moteurs dans le monde.

Dans les démarches psychothérapiques, l’orientation que je viens de décrire est parfois pleinement consciente mais, le plus souvent, semi-consciente ou inconsciente. Mais elle est perceptible à travers les insatisfactions manifestées envers des relations où l’intimité est par trop partielle, trop spécialisée dans une seule zone. Alors, si le thérapeute ne se polarise pas seulement sur ce qui déplaît dans la relation, mais ce qui est recherché, apparaît souvent la quête d’une relation globale, à multiples niveaux. En ce domaine les femmes sont habituellement plus demandeuses que leur partenaire, mais une minorité croissante d’hommes ressent le désir de dépasser l’aspect génital de la relation amoureuse pour accéder à « plus », un plus qui est spontanément défini en termes d’intensité sexuelle mais qui, à l’examen attentif, se révèle comme une recherche de contact où toutes les facettes de la personnalité sont impliquées.

L’intimité est donc en demande, souvent par des individus qui ont vécu plusieurs couples, au delà des injonctions sur la monogamie ou l’hétérosexualité. Nous vivons dans un monde où co-existent un grand nombre de systèmes de valeurs, chacun avec des spécifications assez précises sur les relations de couple : allant du plus conservateur, avec une nette définition des rôles masculin et féminin, jusqu’au plus libéral, où les repères sont peu nombreux, mouvants, en voie d’élaboration.

De plus en plus de personnes réalisent que l’intimité  amoureuse est possible à certaines conditions, chez les partenaires et dans leur environnement humain. Des individus concernés, elle requiert un minimum d’intégration personnelle. Elle suppose que les grands manques ou graves blessures de l’enfance ont trouvé une réponse adéquate : les manques ont été en grande partie comblés, les blessures à peu près guéries. Autrement, ils font irruption dans l’intimité par le jeu des transferts, contretransferts et projections de toutes sortes, qui dirigent sur le partenaire ce qui est destiné à d’autres. Et mon expérience personnelle et professionnelle me dit que, dans la vie amoureuse, le partenaire ne peut guère jouer le rôle de thérapeute car cela situe la relation sur un registre qui, lui aussi, est très vulnérable au jeu des projections. Il détourne aussi de la concentration nécessaire au développement de l’intimité.

Elle trouve sa base dans la toute première forme de fusion, celle du bébé avec sa mère, son père ou leurs substituts. Lorsque cette première forme d’intimité a été mal vécue, il est tout-à-fait possible d’accomplir une démarche de réparation, même à un âge avancé, mais avec un psychothérapeute compétent et empathique plutôt qu’avec un conjoint. D’autres obstacles personnels doivent être vaincus pour laisser s’épanouir l’intimité : les grandes peurs et colères accumulées au cours du développement infantile et adolescent. Chez la femme, peur d’être violentée, de ne pas être désirable, peur de l’autonomie et de la liberté qu’elle procure, de ne pas savoir accomplir sa fonction d’amante ou de mère, colère contre le père, la mère ou les deux parents.

Chez l’homme la peur d’être englué, absorbé, limité ou anéanti par l’amour de sa partenaire, colère contre le père autoritaire et la mère surprotectrice ou séductrice, emprisonnement dans une relation oedipienne qui ne dit pas son nom, peur de n’être pas assez viril, impression de ne pas avoir la capacité d’exercer la fonction paternelle, de ne pas savoir manifester de la tendresse. Chez les deux, la fausse impression de ne pouvoir être l’objet légitime d’un amour intense.

L’intimité amoureuse est un feu brûlant qui jette une intense lumière. Elle exige que chacun des partenaires ait accompli sa descente aux enfers, comme dans les légendes grecques, et en soit revenu plus fort, courageux, dynamiquement engagé dans une relation cultivée à deux.

Mais si importants soient les pré-requis de la relation amoureuse fondée sur l’intimité, les membres de l’entourage de chaque partenaire peuvent favoriser cette intimité ou, au contraire, exercer une grande force de nuisance. Comme en fait foi la pénible expérience de couples assiégés par l’hostilité d’un ex-conjoint ou d’enfants de l’un ou l’autre. Alors la concentration sur la qualité de la relation amoureuse, le renforcement du lien deviennent la principale ligne de défense contre les attaques. Elle est nécessaire mais insuffisante car il s’agit aussi de tout un travail relationnel auprès des autres personnes rencontrées dans la vie courante.

Nous sommes donc dans une époque où l’évolution culturelle,  la liberté relative de chacun et les conditions de vie créent des conditions favorables au développement de l’intimité amoureuse. Il est possible et il m’apparaît hautement souhaitable que de plus en plus de personnes en fassent une priorité.

 Pierre Gauthier, Ph.D., psychothérapeute et formateur                                                                      Tél.: 514-288-3216; pgauthier32@videotron.ca

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