L’inceste père-fille

Référence principale : Meiselman, K.C., 1978. Incest, a Psychological Study of Causes and Effects with Treatment Recommendations. Londres: Jossey-Bass Publishers. L’ouvrage de Meiselman, dont le présent document s’inspire largement,  date de 1978 mais j’estime que la présentation de l’inceste père-fille par Meiselman demeure d’actualité pour le traitement psychothérapeutique des personnes ayant subi l’inceste. (P.G.)

La recherche de Meiselman portait sur 58 cas de personnes traitées en psychothérapie dans une clinique externe de Los Angeles, pour des séquelles d’inceste à divers âges, de la prime enfance à plus de 60 ans, avec un groupe contrôle de 100 patients comparables, sans expérience d’inceste.

Le tabou de l’inceste est presque universel.

Quelques exceptions ont été relevées par les anthropologues, par exemple les familles régnantes de l’Égypte ancienne, des mariages frère-sœur dans la société romaine,  certains rites dans des tribus africaines. Des croyances contemporaines, tant dans les pays dits industrialisés qu’en ceux dits émergents, prétendent que des maladies vénériennes peuvent être évitées ou guéries si un homme a des relations sexuelles avec une vierge, souvent pré-pubère. Ces exceptions ne changent rien au fait que le tabou de l’inceste existe dans pratiquement toutes les cultures.

La fréquence de l’inceste dans la famille nucléaire est difficile à établir parce qu’elle est habituellement soigneusement cachée. Le travail avec des personnes affectées de troubles de la personnalité et du comportement laisse croire qu’elle est relativement fréquente. Un estimé de 15 à 20 pour cent semble plausible. La fréquence d’occurrence de l’inceste adulte-enfant varie selon le type de lien familial qui lie les deux partenaires : fraternel ou quasi-fraternel (enfants en famille d’accueil), paternel, maternel, autre. Les cas d’inceste les plus fréquents, parce que moins universellement honnis, impliquent des membres de la même fratrie; viennent ensuite la dyade père-enfant puis la relation sexuelle entre un enfant et d’autres membres de sa famille. L’inceste mère-enfant est relativement rare, même si l’on peut  parler de relations mère-enfant empreintes d’un caractère incestueux sans passage à l’acte.

La définition de l’inceste. Pour les fins de notre travail, nous définirons comme incestueuses des relations sexuelles entre un enfant âgé de moins de 18 ans  et un adulte qui exerce auprès de lui un rôle parental ou quasi-parental, par exemple entre un enfant et son père biologique, son père adoptif, son grand-père ou le compagnon de sa mère. Ces relations peuvent être homosexuelles ou hétérosexuelles.

Le père

Rencontrés peu fréquemment : retard mental, psychose, pédophilie.                                     Traits fréquemment rencontrés : « une perturbation personnelle qui diminue fortement sa capacité de contrôler ses pulsions lorsqu’il est dans une situation favorable à l’agir incestueux. … L’abus d’alcool est fréquemment associé à son acte et contribue fortement à diminuer son autorégulation. De plus, même si le père commet une offense honnie par ses concitoyens, il n’est habituellement pas un criminel dangereux pour des personnes hors de son cercle familial. » (Meiselman, p. 106)

Si les pères étudiés par Meiselman correspondent mal aux diagnostics psychiatriques, ils ont en commun des traits de caractère qui les  prédisposent à l’inceste. Le plus typique est une forte tendance à limiter les contacts sociaux et sexuels aux membres de la famille. Le père affecté par une endogamie névrotique, selon Weinberg (1955, p.94), limite ses partenaires sexuels à des membres de sa famille et s’engage dans l’inceste avec sa ou ses filles parce qu’il ne cultive ni ne désire des contacts sociaux ou sexuels avec des femmes hors du milieu familial.

Citant une étude par Marcuse (1923), Meiselman écrit (pp 108-9) :

Ayant souvent grandi dans une famille repliée sur elle-même, ce père endogame n’avait jamais réussi à établir des relations sociales gratifiantes avec des personnes hors du milieu familial et parfois il adoptait une attitude de reclus, allant jusqu’à se cacher lorsque sa femme recevait des visiteurs. De plus, cet homme socialement très inhibé s’empêchait difficilement de commettre des actes impulsifs ; souvent il manquait de respect envers les femmes de sa famille, prédisait que sa fille s’engagerait de toute façon dans la promiscuité et considérait comme l’une de ses prérogatives de l’initier à la sexualité. Quoique dépendant de sa femme et de ses enfants, il était arrogant et dominateur dans ses relations avec eux ; il avait tendance à les soupçonner de relations extra-maritales, essayant de contrôler leurs contacts sociaux. Cette bizarre combinaison de dépendance, d’isolement et de domination des membres de la famille le menait à l’inceste quand sa femme n’était pas sexuellement accessible et que son contrôle de lui-même était diminué par l’alcool.”  …

Le mot endogame peut désigner deux types de pères incestueux :

  • ceux qui sont affectés d’un trouble de la personnalité qui les isole des contacts sociaux externes, eux et leur famille,
  • ceux qui proviennent d’une sous-culture où l’isolement et une certaine tolérance de l’inceste tendent à produire des familles « introverties », sans que l’on puisse observer chez ces hommes des troubles de la personnalité. » (Traduction de P.G.)

Tableau de classification des pères incestueux   

 (Meiselman, p. 111, traduction P.G.)

  Endogames

  • Forte dépendance des membres de la famille pour la satisfaction de leurs besoins affectifs et sexuels
  • Refus ou incapacité de satisfaire leurs besoins sexuels hors du cadre familial

Troubles de la personnalité

  • Gêne et gaucherie dans les contacts sociaux
  • Structure défensive rationalisée et tendance aux interprétations  paranoïdes
  • Intense implication dans la vie personnelle de la  fille, contrôle excessif de son son comportement
  • Parfois, préoccupation obsessionnelle de la sexualité
  • Fréquemment, implication avec une fille pré-pubère

Influence d’une sous-culture spécifique

  • Vie dans un lieu isolé
  • Moralisme (souvent relié à une appartenance religieuse), avec périodes de remord pour les péchés commis
  • Milieu semi tolérant  de l’inceste
  • Habituellement, implication avec une fille pubère

Psychopathes

  • Passé criminel
  • Promiscuité sexuelle, sans restriction par les liens conjugaux
  • Faible attachement à la fille

Psychotiques

  • Forte désorganisation du moi, d’origine héréditaire ou en fonction des expériences vécues

En état d’ébriété

  • L’inceste se commet seulement lorsque le père est très ivre

Pédophiles

  • Attraction pour les jeunes enfants comme partenaires sexuels
  • Perte d’intérêt pour la fille lorsqu’elle a grandi
La mère

Dans la famille nucléaire incestueuse, la mère n’est habituellement pas explicitement participante à l’inceste père-fille. Les cas de participation directe sont extrêmement rares. Mais est-elle la « cause indirecte » parce qu’elle inciterait le père et la fille à entrer dans une « liaison », ne serait-ce que par sa non-intervention ? Car des signes d’un comportement paternel inquiétant sont souvent perceptibles bien avant que l’activité sexuelle ne commence : insistance du père à dormir près de sa fille, efforts pour la voir nue ou s’exhiber devant elle, jalousie de ses amis masculins ou féminins, contacts physiques affectueux prolongés, comportement d’ado séducteur. Les manifestations d’un agir potentiellement  incestueux sont souvent très claires et pourtant la mère ne semble pas les percevoir ou bien, si elle en est consciente, n’intervient pas pour les faire cesser.

Car l’inverse est également vrai : lorsque la mère ou un autre membre de la famille intervient, soit auprès du père, soit en éloignant sa fille de lui, le scénario incestueux est souvent interrompu. Comment expliquer la passivité de la mère ?

Il arrive très peu fréquemment qu’elle soit, consciemment ou non,  partie prenante du scenario. Son manque de vigilance et de protection de sa fille peut être dû à plusieurs facteurs :

  • La mère a subi des troubles graves de l’attachement durant ses premières années de vie et ne s’est pas inspirée de figures parentales substituts pour materner adéquatement ses enfants.
  • Elle peut avoir elle-même subi l’inceste, ce qui lui fait paraître l’expérience de sa fille comme quasi inévitable, « partie du destin féminin ».
  • Elle a été longtemps absente de son foyer familial par suite d’un divorce, d’un travail très exigeant à l’extérieur ou d’hospitalisation prolongée.
  • Le décès de la mère, qui peut favoriser le rapprochement affectif  du père avec sa fille et son report sur elle des sentiments qu’il éprouvait pour sa femme.
  • La mère peut se sentir incapable de confronter un mari hyper contrôlant, émotionnellement froid  et abusif aux plans physique ou psychologique; elle en vient à adopter le rôle de victime impuissante.
  • La promiscuité au foyer. Une sexualité généralement débridée dans la famille  peut entraîner une attitude de laisser-faire devant tout type de relation sexuelle. Dans un milieu familial où la sexualité ne connaît pratiquement aucune règle, il est difficile pour la mère d’insister auprès de mari et fille sur le respect du tabou de l’inceste.
  • L’aversion de la mère à la sexualité. Cette attitude peut aller de l’indifférence à la révulsion  envers tout contact sexuel. L’auteure cite une jeune femme en psychothérapie : « Maman a toujours exprimé clairement que la sexualité était d’un mortel ennui. » (p. 126)
  • L’inversion des rôles mère-fille. Alors la mère agit comme si elle était dans la dépendance affective de sa fille, ou encore  elle lui confie le mandat de confronter et apaiser le père autoritaire. Cela ne veut pas dire que le rôle de « petite mère » confié à la fille aboutira à l’inceste. Toutefois, combinée à l’aversion de la mère pour les relations sexuelles avec son mari et à une propension à l’inceste chez celui-ci, l’inversion de rôles entre mère et fille constitue un terrain propice.                                                                                                                                                                                                          La fille

Ce qui vient d’être dit du père et de la mère nous donne un aperçu de la dynamique familiale en cours. Ainsi une fille placée dans le rôle de petite mère, affectée par des troubles de l’attachement précoce, portée à la passivité et à la dépendance ou se définissant elle-même comme victime, est déjà à risque d’entrer dans une relation incestueuse si son père est dominateur et enclin à l’inceste. Divers autres facteurs reliés à la personnalité même de la fille ont été examinés par Meiselman mais quelques-uns seulement peuvent être confirmés comme significatifs :

  • L’intelligence et la performance scolaire. La plupart des personnes qui composaient le groupe étudié étaient définies par leur thérapeute comme d’intelligence normale.
  • L’attraction sexuelle. Il faut ici distinguer entre la description faite de leur fille par les pères incestueux et celle des psychothérapeutes. La plupart des répondantes ont été décrites par les psychothérapeutes comme « des adolescentes typiques ».
  • Le développement précoce des attributs sexuels secondaires. Généralement les pères incestueux attribuent à leur fille la responsabilité de leur conduite incestueuse, par exemple en les décrivant comme « physiquement très développées ». Encore là, les statistiques recueillies ne permettent pas d’établir une différence claire entre les fillettes et adolescentes impliquées dans l’inceste et leurs compagnes du même âge qui ne le sont pas.
  • La maturité précoce. On peut penser qu’une telle maturité pourrait être exceptionnellement attrayante. Mais il faut plutôt parler ici de pseudo- maturité. En effet, plusieurs des partenaires d’inceste exerçaient à la maison le rôle de petite mère. Toutefois il se révélait à l’examen de leur comportement  qu’elles savaient bien accomplir des tâches domestiques ou s’occuper d’enfants mais pouvaient se comporter de façon très infantile en d’autres circonstances, par exemple devant la frustration de leurs désirs ou l’insuccès dans l’apprentissage d’une compétence nouvelle.
  • Comportement délinquant et promiscuité. Ce facteur s’est révélé important car plusieurs pères incestueux s’en servaient pour justifier leurs actions.

Le rang dans la famille occupe une certaine importance. Dans l’étude ici rapportée, les partenaires d’inceste se répartissent ainsi :                                                                                       seule fille au foyer : 31%                                                                                                                         l’aînée comme partenaire d’inceste : 32                                                                                                     la dernière née : 25                                                                                                                                    autres situations : 12.                                                                                                                                                                                                                                                                                                             La romance père-fille                                                                                                                                                                                                                                                                                                                        « La plupart des situations incestueuses se sont longtemps développées avant que le passage à l’acte ne se produise. Le trouble de personnalité du père est déjà  là et peut même remonter à son enfance. L’encouragement de l’inceste par la mère ou son insuccès à restreindre le père est souvent enracinée dans sa relation à ses propres parents. Enfin, les prédispositions de la fille peuvent affecter sa vulnérabilité aux approches sexuelles de son père et sa réaction lorsque l’inceste se réalise. On ne saurait définir un seul trouble de personnalité ou  facteur de la dynamique familiale comme la cause de l’inceste père-fille, mais des traits communs ressortent de différentes recherches menées en plusieurs sociétés. » (Meiselman, p. 140) Chaque situation est unique.

Ce qui émerge de ces recherches

Le père est un homme ordinaire souvent affecté par les blessures d’une enfance marquée par la désertion ou la maltraitance du père, ce qui lui a légué une vision distordue de la vie familiale et du rôle paternel. Il est rarement psychotique, souvent affecté par de fortes tendances paranoïdes.

Très rarement pédophile, il manifeste parfois un fort intérêt pour l’activité sexuelle. Fréquemment son abus d’alcool diminue de beaucoup sa capacité d’autorégulation et lui permet d’utiliser sa position dominante, quelquefois volontairement « patriarcale », pour intimider femme et enfants.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                Sa fille : rarement psychotique ou retardée mentale, plutôt docile, obéissante, incapable de s’opposer à son père. Quelques fois elle est très libre sexuellement, ce qui excite son père. Elle peut aussi paraître exceptionnellement responsable et adulte ou être précocement développée au plan physique.

La mère, rarement au centre de l’action, permet ou favorise indirectement la relation incestueuse : elle n’exerce pas vraiment sa fonction de chef de famille et de partenaire sexuelle de son mari, poussant ainsi sa fille à prendre sa place. « Parfois elle vit elle-même dans la promiscuité sexuelle mais, beaucoup plus fréquemment,  elle est une épouse passive, dépendante et soumise, incapable de protéger ses enfants des abus dictatoriaux de son mari. Parfois aussi son échec dans la protection de sa fille résulte de son absence du foyer par suite de sa désertion, d’une maladie grave ou de sa mort. » (p. 141)

En somme, sauf en cas de maladie ou mortalité de la mère, les deux parents ont d’importants décalages dans leur croissance personnelle, marquée par des carences et des expériences traumatiques demeurées sans intervention curative adéquate. Ils sont mal équipés pour exercer des rôles indispensables à la constitution d’une famille et au développement des enfants :  support mutuel, partenariat sexuel et responsabilité de l’éducation.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                Qui est l’initiateur de l’inceste ?

Dans la vaste majorité des cas, la première approche est faite par le père. Dans de très rares cas il arrive que la fille prenne l’initiative On parlera plus loin de la séduction qu’elle peut exercer.

La plupart du temps le père commence l’activité sexuelle en faisant des  caresses intimes à sa fille alors qu’ils sont tous deux allongés côte à côte, ce qui aboutira ou non à une relation complète. Typiquement, la fille dort dans sa chambre et se réveille alors que son père est couché à côté d’elle, caressant  ses seins ou sa zone génitale. Souvent elle se demande si elle confrontera son père ou continuera de faire comme si de rien n’était, car son père est ivre et elle craint ses colères. Elle fait semblant de dormir, espérant qu’il s’en aille, une tactique souvent efficace la ou les premières fois.

Ce manège peut durer durant plusieurs semaines. La violence est parfois exercée mais habituellement tout se fait sans violence physique. Souvent les filles utilisent le terme de viol en référant à de l’insistance que l’on pourrait qualifier de harcèlement, avec parfois des menaces de représailles si elles révèlent ce qui se passe. Mais plusieurs filles rapportent qu’elles se sont senties menacées même si le père n’a pas explicitement proféré de menaces.

De cela on ne peut conclure que la fille coopère mais plutôt qu’elle se soumet à un père autoritaire qui a toujours exigé d’elle une obéissance absolue. Parfois, surtout lorsque la fille est placée dans le rôle de petite mère, elle se perçoit comme celle qui obéit pour empêcher le père de se mette en colère et attaquer la mère ou les autres enfants. Pour elle l’alternative serait de confronter le père et risquer d’être bannie de la famille, une option impensable pour une enfant. « La dyade père autoritaire-fille passive se rencontre surtout lorsque la fille est très jeune ; une adolescente est mieux placée pour se rebeller et considérer qu’un départ de la maison est préférable à la soumission. » (pp. 149-1

Le rapport autoritaire n’est pas le seul moyen employé par le père incestueux pour parvenir à ses fins. Il agit souvent comme un adolescent qui courtise une compagne de classe : compliments, cadeaux en argent ou sous forme de vêtements, blocage des efforts d’autres jeunes pour approcher celle qu’il convoite, rappel de ses prérogatives paternelles. Tout cela n’est pas sans effet sur la fille courtisée, qui se voit mieux traitée que les autres enfants de la famille, souvent mieux que sa mère. Parfois aussi le père se présente à sa fille comme étant le mieux placé pour faire son éducation sexuelle ou encore lui propose de remplacer auprès de lui sa mère malade ou décédée. On verra plus loin le50)s conséquences de ces comportements sur le développement personnel des filles.

Comment les pères gèrent leurs sentiments de culpabilité

Les rationalisations données lorsque l’inceste est découvert varient selon les cultures et les époques :                                                                                                                                                   Garder cela dans la famille.                                                                                                                   L’inceste est préférable  à l’adultère.                                                                                                               La force de l’attraction romantique.                                                                                                      Guérir une maladie vénérienne.                                                                                                       Répondre au désir de la fille afin qu’elle n’ait pas d’expériences dommageables en fréquentant des jeunes hors du milieu familial. Le devoir du père est d’assurer l’éducation sexuelle de sa fille et ainsi la préserver de la frigidité ou du lesbianisme. La séduction par la fille.

Les réactions de la fille

Habituellement la fille résiste à l’agir de son père ; souvent elle le fait passivement, trop effrayée pour résister activement. Meiselman a obtenu les résultats suivants au sujet des réactions des filles aux tentatives d’inceste par le père :

  1. Résistance physique, 5 filles (dont 2 ont tellement combattu que le père a  définitivement  abandonné ses efforts)
  2. Résistance passive,  52
  3. Coopération,   1.

Pour comprendre la résistance passive, il faut être conscient de la situation telle que perçue par une enfant. « En particulier dans la famille patriarcale, la fille à été éduquée à obéir sans faille à son père, à être punie pour chaque contestation et à croire que son père agit dans son meilleur intérêt en toute circonstance. » (p. 159). Le recours à la mère pourrait être envisagé à condition que l’enfant soit raisonnablement certaine que la réaction de la mère lui soit favorable, ce qui n’est pas toujours le cas.

À cela ajoutons que les caresses et les mots doux qui l’accompagnent ne sont pas nécessairement  pénibles pour une enfant peu choyée au plan affectif. De plus la fille peut éprouver une véritable tendresse pour son père, ce que ses actions incestueuses ne peuvent complètement éteindre. Et la plupart des enfants éprouvent une curiosité sexuelle à laquelle ils cherchent des réponses. Il arrive aussi, rarement, que la fille coopère avec la figure paternelle parce qu’elle y trouve du plaisir, surtout lorsqu’il s’agit d’une adolescente proche de l’âge adulte et d’un beau-père.

Par ailleurs le père incestueux interprète habituellement les demandes légitimes d’attention et d’affection de sa fille comme une invitation explicitement sexuelle, ce qui est extrêmement rare. On peut dire que le père incestueux prête à sa fille les mêmes pulsions que les siennes. Il s’agit habituellement d’une projection très erronée.                                                                                                                                                                                                                            Le déroulement de la romance

« Dans un certain nombre de cas, le premier incident incestueux est le dernier, parce que le père ne parvient pas à établir une relation sexuelle, qu’il reprend le contrôle de ses pulsions ou qu’il est retenu par l’intervention d’autres personnes. » (p. 165) Cela s’est produit pour le quart des cas retenus dans l’étude qui sert de guide au présent document. Par contre les autres romances ont duré plusieurs années, en moyenne trois ans et demie. Il arrive aussi de façon relativement fréquente que le père incestueux ait une préférence marquée pour une de ses filles, puis l’abandonne lorsqu’elle approche de l’âge adulte pour s’intéresser à sa sœur plus jeune.

Dans une famille d’une certaine cohésion, le recours de la fille à sa mère obtient habituellement des résultats aussi rapides qu’efficaces. De cela le père incestueux est habituellement conscient et, pour réaliser son projet il fera appel à la discrétion de sa fille en lui dépeignant les terribles conséquences qu’elle et lui auront à subir si elle divulgue le secret : humiliation, honte, divorce, possiblement une peine de prison pour le père.

Durant la romance incestueuse, la mère recourt souvent au déni pour s’empêcher de reconnaître ce qui se passe entre son mari et sa fille. Parfois elle n’intervient pas par peur des conséquences : dissolution de la famille, perte de revenu, solitude. Il arrive même que la mère s’aligne avec le père pour attribuer à sa fille la responsabilité de l’inceste.

La fin de l’histoire est souvent déterminée par la fille qui refuse de poursuivre la relation et confronte le père. Les poursuites en justice mettent également un frein à l’inceste, souvent avec la condamnation du père à des années d’emprisonnement. Le départ est un autre moyen très efficace pour mettre fin à la liaison : la fille quitte le foyer familial pour aller vivre ailleurs.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          Les effets immédiats sur la fille

Souvent elle fait face à l’hostilité et au rejet par les autres membres de la famille, en plus de subir les effets parfois traumatiques de l’expérience incestueuse.

Principaux effets observés

Une perturbation psychique importante. Colère et ressentiment envers le père et la mère, « qui n’a rien fait pour arrêter ce qui se passait et aider sa fille. » (p. 187)

La perturbation la plus grande provient de l’énorme confusion des rôles qui s’est produite : le père présumé protecteur et aimant s’est transformé en assaillant, la mère silencieusement appelée à la rescousse n’a rien vu ni rien fait. Le désir, tant chez le père que chez sa fille devient défini comme honteux, source de perturbation, de cauchemars et de difficultés avec famille et entourage. Il donne lieu à l’évitement, au refoulement des pulsions, à la fuite dans la dissociation, pour oublier. Souvent une réaction de refus s’installe envers tout ce qui est rapport intime, ou bien au contraire déclenche une frénésie compulsive dans l’acting out sexuel, pour tenter d’effacer les mauvais souvenirs.

Sous-jacent à tout cela : le désordre intérieur des deux parents et leur misère psychique ont été profondément ressentis par leur enfant, ils ont laissé leur empreinte dans son système nerveux central. Les effets sont à long terme, ils résistent aux tentatives d’oubli  ou d’effacement. Le temps n’arrange pas les choses, au contraire, comme si les blessures profondes demeuraient toujours vives.

L’intervention thérapeutique

D’abord l’écoute empathique, en respectant les points sensibles qui demeureront longtemps secrets.                                                                                                                              Proposer le récit de ce qui s’est passé, avec accent sur le ressenti de la personne en cause. Le récit se fera d’abord sans luxe de détails. Il aura à être souvent répété, chaque fois avec plus de détails. Or c’est dans les détails que logent les émotions les plus pénibles. La répétition du récit permet d’en venir à ces détails et aux émotions qui les sous-tendent ; cela permet de collaborer avec la personne dans la reconstruction de son moi, de son sens de sa propre valeur, de son image d’elle-même.

Cette démarche passe par l’expression de la honte et de la révolte, si possible accompagnée de gestes concrets mais sécuritaires pour libérer et intégrer la colère. Alors le travail sur l’expression et l’intégration de l’agressivité est très utile, complété par des moyens tels que  des exercices de pleine conscience et de diverses  formes d’exploration de l’imaginaire. Il s’agit de répondre au terrible vide affectif qui a  été éprouvé.

Peu à peu la personne qui accompagne la démarche devient en quelque sorte un substitut parental fiable et affectivement accessible. Un lien durable de confiance se crée. Une nouvelle perception de soi se fait jour, y comprise celle de sa libido, ce qui permet de s’ouvrir aussi à l’Autre, réel ou fantasmé, en attendant de trouver la personne souhaitée.

Les progrès ne sont pas constants mais en dents de scie, avec des hauts et des bas, des retours en arrière suivis d’avancées importantes. Jusqu’à la période où la personne ayant vécu l’inceste parvient à intégrer son expérience, non pas comme légitime et souhaitable, mais comme fait signifiant dans son cheminement. Elle peut même parvenir à en tirer profit, par exemple  en prenant conscience qu’elle a connu des expériences psychiques hors du commun,: elles peuvent lui donner des aperçus éclairants sur les profondeurs de sa psyché, de celle de ses parents, des personnes qui l’accompagnent dans son cheminement et dans sa vie quotidienne. Elle peut en ressortir forte, résiliente et fière de l’être.

Pierre Gauthier, Ph.D., psychothérapeute et formateur                                                                      Tél.: 514-288-3216; pgauthier32@videotron.ca

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