L’inhibition de l’action

Un moyen de défense potentiellement nuisible

L’inhibition de l’action est une forme de réaction défensive qui peut être fonctionnelle dans des cas extrêmes, par exemple lors d’une expérience traumatisante où elle est un moyen de survie spontanément employé par l’organisme. Elle se produit souvent chez une personne soudainement menacée de mort. Elle peut aussi se manifester en des circonstances beaucoup moins dramatiques mais représentant pour l’individu concerné une menace perçue comme grave : quelq’un peut figer lors d’une interview pour un emploi, un examen, une communication à faire devant un public, etc.

L’inhibition est reliée à la peur ;  devant le danger celle-ci déclenche à la vitesse de l’éclair une réaction défensive qui peut prendre 4 formes:                                                                               1.  Attaquer la source du danger.                                                                                                                  2.   Demeurer sur place en se bornant à absorber les coups, en attente du moment propice        pour attaquer ou fuir.                                                                                                                                    3.   Fuir.                                                                                                                                                                    4.   Figer, c’est-à-dire, en termes plus savants, entrer en état d’inhibition de l’action. Cet état         se caractérise par la paralysie du mouvement accompagnée d’une « tornade »                             neurochimique interne : sueurs, tachycardie, constriction du système respiratoire, etc.

Ces 4 réactions composent le répertoire d’actions offensives et défensives d’un individu. Idéalement une personne qui a bien intégré son agressivité est capable d’utiliser toutes les façons d’affronter un danger en les combinant selon les exigences de la situation. En pratique, chacun tend a privilégier l’une ou l’autre des réponses possibles, négligeant ainsi des composantes importantes de son répertoire potentiel, ce qui rend vulnérable à un adversaire placé hors d’atteinte de la mesure défensive ou offensive habituellement employée.

Prenons comme exemple une personne qui, en entrevue pour un emploi par elle considéré comme important, se trouve pratiquement incapable de s’exprimer, de faire valoir ses aptitudes, son expérience ou sa motivation.  Elle se trouve involontairement en état d’inhibition. Les signes en sont évidents (incapacité d’agir efficacement, sueurs froides, tachycardie, embarras général). Cela pose une question de base : comment modifier un tendance à s’inhiber ? Car un incident comme celui dont il s’agit ici se produit rarement seul, il traduit  une tendance bien installée. La personne en entrevue peut être éminemment qualifiée pour l’emploi désiré, rien n’y fait, elle est sur le moment incapable de se mettre en valeur. Appelée à « foncer », elle se voit immobilisée par une force interne ; en d’autres mots elle est en état d’inhibition à ce moment-là dysfonctionnel.

Au plan neurophysiologique beaucoup de choses sont connues sur cet état: le signal de danger perçu par le cerveau lui fait aussitôt déclencher, via le système limbique, un flux d’adrénaline qui rend l’organisme plus capable d’agir par la fuite ou l’attaque ; toutefois le système limbique peut également émettre des substances auto anesthésiantes qui paralysent le mouvement, alors que la peur continue d’activer les autres modalités  de réaction : respiration, circulation, excrétion par le système digestif, par la sueur.

Si j’en crois un travail de plusieurs décennies avec des personnes affectées de fortes tendances à l’inhibition, celles-ci viennent de loin. Elles se transmettent de génération en génération, fréquemment sans que les  principaux intéressés en soient conscients. Elle sont renforcées ou non par la culture ambiante, familiale, scolaire, sociale au sens large. Au plan individuel elles correspondent au tempérament (la génétique y joue un rôle majeur) et aux modalités de l’éducation reçue.

En ce sens un milieu familial très chaleureux peut, sans que personne ne le désire, transmettre la fausse impression que tout danger est lointain et que, s’il survient, le secours viendra sous forme d’aide externe bienveillante.  Par exemple, si j’entretiens inconsciemment cette impression et que, enclin à l’inhibition, je me trouve soudainement en danger, je recourrai probablement à mon moyen de défense privilégié, figer au lieu de passer à l’action, espérant en vain un secours extérieur à moi.

Si c’est le cas, que faire pour trouver d’autres moyens d’affronter le danger ? Une réponse positive est possible mais suppose chez l’individu concerné une démarche relativement simple en théorie, fort complexe dans la pratique : diversifier ses moyens de gérer ses tendances agressives, passer de la fuite vers une personne protectrice ou de l’état d’inhibition à l’agressivité de conquête, celle de l’animal carnivore qui cherche sa proie, la trouve, l’abat et s’en nourrit. Cela est crûment décrit mais, transposé dans le monde social, la pleine capacité d’autodéfense  et de développement personnel implique l’adoption  de nouvelles habitudes par un mouvement en quatre volets :   s’engager consciemment dans la réalisation d’un projet, mettre en œuvre des tactiques et stratégies adéquates pour le réaliser et en protéger la réalisation,  compléter la réalisation  et célébrer son accomplissement. Il y a là une véritable révolution neurophysiologique et psychologique à accomplir en certaines circonstances, car l’inhibition n’est pas omniprésente, elle se produit seulement en des situations spécifiques dont l’identification précise est importante.

Concrètement, devant un échec il y a lieu de revenir avec l’individu  sur ce qui s’est passé, de considérer, toujours avec sa coopération,  comment il s’est senti minute par minute dans la situation, l’aider a identifier comment fonctionne son mécanisme d’inhibition. Cela fait, tenter d’obtenir son adhésion interne à une démarche où il développera une nouvelle manière de répondre à un défi et de l’affronter dynamiquement, en action consciente et persistante plutôt que par l’ inhibition automatique.

Cela pourra le mener à apprendre une variété de techniques d’attaque et de défense, par exemple par la pratique d’un art martial, de sports de compétition, de sports de combat tels l’escrime, la boxe ou le kick boxing. Il pourra transposer ces techniques d’attaque et de défense dans des activités plus intellectuelles comme le jeu d’échecs ou les jeux vidéo de tactique. En somme il gagnera beaucoup à développer tout un répertoire de moyens où il se défend en passant à l’attaque, soit directement, soit par une action tactique et stratégique.

Au plan expressif, l’apprentissage de la diction et de la présentation orale afin de bien se faire comprendre, la pratique de l’art dramatique où l’on peut représenter ses créations ou celles des autres, tous les arts où l’on peut s’affirmer peuvent être d’une grande utilité. Mais à eux seuls ils ne suffiront pas à modifier significativement la tendance à inhiber: pour cela il est nécessaire de bien identifier comment elle se manifeste et la remplacer très consciemment par d’autres moyens.

L’inhibition de l’action est un moyen de défense qui correspond à une attitude profondément inscrite en soi aux plans neurochimique, affectif et relationnel. Si un individu réalise que cette attitude, potentiellement utile en des circonstances extrêmes, lui est souvent nuisible parce qu’elle se manifeste hors propos, malgré ses intentions conscientes, il peut réussir à la modifier. Cela lui demandera d’abord une prise de conscience des modalités de son fonctionnement, ensuite la mise en œuvre, avec patience et persistance, d’un ensemble de moyens qui, dans une situation subjectivement perçue comme dangereuse, lui permettront de passer à l’action plutôt que de s’inhiber par automatisme défensif.

Références 

  1. Laborit, H., 1980. L’inhibition de l’Action, biologie comportementale et de physio-pathologie. Montréal :
    Editions Masson et  Presses Universitaires de Montréal (ISBN : 2-225-80641-1 / Ean 13 : 9782225806414)
  2. Laborit H. Eloge de la fuite. Editions Gallimard (folio) 1995.
    Film en lien avec les théories de Laborit : Mon oncle d’Amérique.
    Site web : www.retrouversonnord.be/InhibitionActionLaborit.html

Pierre Gauthier, Ph.D,, psychothérapeute et formateur                                                                                                                                        Tél.: 514-188-3216;    pgauthier32@videotron.ca

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