L’intégration de l’agressivité

Une proposition d’activités

Dans les milieux qui se destinent à des personnes en difficultés physiques, psychiques, psychologiques ou sociales, la violence pose souvent problème. Pensons par exemple aux adolescents, aux toxicomanes ou aux travailleurs handicapés. Il est alors facile de faire l’équation entre expression d’agressivité et violence ou danger de violence, de sorte que toute action agressive devient suspecte; cela entraîne des attitudes ou comportements institutionnels de répression de l’agressivité. Une telle dynamique ne permet pas vraiment aux individus agressifs d’assumer et gérer adéquatement leurs pulsions.

En effet, l’intégration des pulsions agressives constitue un défi à tout individu, toute collectivité. De ce point de vue, l’actualité médiatique nous rapporte quotidiennement des explosions de violence, signes de difficultés socio-politiques ou économiques majeures au plan des collectivités, de problèmes personnels graves au niveau individuel.

Si l’on concentre l’attention sur le développement individuel, on constate que l’intégration de l’agressivité commence très tôt dans la vie. Dès la naissance le nourrisson apprend à manifester ses besoins ou ses peurs par des cris, des pleurs, des gesticulations. Vers l’âge de deux ou trois ans ses colères prennent aussi la forme de coups, morsures, gifles. Comme nourrisson ou petit enfant, l’individu adéquatement entouré apprend à moduler son comportement selon les réactions, conseils et encouragements de ses pairs, parents et éducateurs; face au danger ou à la frustration, il commence déjà à canaliser ou retenir ses pulsions agressives en combinant trois modes principaux: l’attaque, la fuite ou l’inhibition de l’action.

Si, dans son tout jeune âge, l’individu fait face à des comportements éducatifs marqués par la violence, le laisser-faire ou l’indifférence, il polarise ses comportements en deux directions opposées : le retrait dans la passivité et le doute de soi ou bien l’imposition de ses volontés par la violence. Il peut osciller entre ces façons d’agir selon les personnes ou groupes avec qui il se trouve, devenant manipulateur au service de ses tendances à la gratification à tout prix.  Il peut également se cantonner dans une seule voie, attaque ou fuite ou inhibition, mais alors il réduit sévèrement ses capacités d’adaptation à des situations  en perpétuel changement.

Durant l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte, encore une fois selon ses tendances personnelles et l’influence des milieux où il se trouve, l’individu pourra faire de nouveaux apprentissages sur la gestion de son agressivité ou poursuivre inconsciemment la trajectoire amorcée aux étapes antérieures de sa vie. Car la gouverne personnelle de son agressivité et de celle d’autrui peut s’apprendre à tout âge. Un apprentissage difficile qui suppose, de l’individu concerné comme de son entourage humain, des attitudes et comportements très adéquats.

Se fiant aux nombreuses expériences menées en ce sens depuis les années 1945 en Europe, particulièrement en France, au Canada et aux Etats-Unis, on peut résumer de façon très succincte ce qui est fonctionnel et non fonctionnel pour développer ou non la capacité individuelle d’intégrer son agressivité.

Tableau 1. Développement de l’intégration de l’agressivité

Ressources socio-éducatives
fonctionnelles
non fonctionnelles
  • Stabilité dans le personnel
  • Empathie, fermeté, créativité chez le personnel.
  • Individualisation de la responsabilité éducative : fournir à la personne en apprentissage un référant compétent, stable dans le temps.
  • Développement d’une culture de groupe axée sur l’action constructive et la solidarité.
  • Attention au leadership naturel des membres du groupe, avec accent sur la responsabilité.
  • Programme d’activités favorisant l’intégration consciente de l’agressivité.
  • Mobilité du personnel : absences, démissions.
  • Autoritarisme, laisser-faire, indifférence.
  • Responsabilité éducative laissée à l’équipe éducative, sans référant spécifié.
  • Culture de groupe axée sur la loi du plus fort.
  • Découragement des efforts spontanés de leadership naturel, polarisation sur le leadership négatif.
  • Programme d’activités avec peu de canalisation d’énergies agressives.

La présente proposition se veut un support à la dernière ressource  fonctionnelle mentionnée dans le tableau qui précède, un programme d’activités favorisant l’intégration consciente de l’agressivité. Il s’agit de la pratique de la boxe comme sport et moyen d’expression, à distinguer soigneusement de la boxe de spectacles médiatisés, qui met en valeur la destruction de l’adversaire.

L’agressivité désordonnée peut mener au stress permanent, parfois  aux pires violences. Elle ne respecte ni les liens du sang, ni ceux de l’affection mutuelle, encore moins les règles imposées par la société. Ce type d’agressivité  est destructeur. Toutefois la même force interne devenue consciente, positivement assumée, se révèle un réservoir inépuisable de motivation personnelle et d’action créatrice. Elle se présente  alors comme  une forme très importante de l’irrépressible mouvement vital. C’est cet objectif qui est poursuivi dans la présentation de la boxe comme un sport et un art pratiqués sans violence, menant même à l’expression de soi.

Les activités sont exercées dans une perspective humaniste, sécuritaire, comme modalités d’un sport et d’un art, devenant ainsi de puissants média de formation à la sociabilité. Elles s’intègrent à une démarche à la fois sportive et artistique, permettant à chacun de prendre conscience de son corps dans sa force, son agilité et son expression dans l’espace, en dialogue actif avec l’autre. Comme l’écrit Milford Kemp, initiateur de cette nouvelle conception de la boxe, « l’environnement du ring, autrefois intimidant et hostile, peut devenir un médium sécuritaire et vibrant, un lieu artistique proposant de multiples défis, avec mission de créer des images de beauté physique et de santé mentale en action.  La forme physique est respectée et célébrée plutôt que détruite. L’ancien forum de l’horreur est transformé en théâtre de beauté. »

La boxe et une activité qui lui est connexe, la boxexpression, se déroulent dans un espace-temps précis, le ring, proposant des exercices exigeants mais libérateurs. Le participant est convié à l’usage graduel de sa force, quelque soit son niveau, sans compétition ni comparaison avec l’autre. L’apprentissage de la technique, en souplesse et légèreté, l’invite au dépassement de ses limites. La boxe et la boxe-expression sont aussi présentées et expérimentées comme métaphores de notre évolution dans le monde: le combat pour la vie, la bataille contre l’adversité et les obstacles, qu’ils soient internes ou externes. La victoire en est une de soi sur soi.

Ateliers offerts

1. La boxe comme sport et art

Cet atelier propose un entraînement à la boxe qui s’inspire largement du mouvement chorégraphié, discipline que le formateur Milford Kemp pratiquait avant de venir à la boxe. Le ring constitue une aire où le boxeur évolue selon une véritable chorégraphie, en rondes de trois minutes, dans une alternance défensive-offensive à géométrie variable.

Activités                                                                                                                                                               (Est ici présentée une liste d’activités où l’animateur puisera selon le niveau d’entraînement et la dynamique du groupe de participants.)

  • Marche en plein air, selon divers rythmes, conjuguée avec un travail sur la respiration.
  • Exercices d’assouplissement musculaire.
  • Travail avec la corde à sauter et les ballons lourds (« medicine balls »).
  • Les mouvements offensifs et défensifs de base.
  • Les pas de la boxe selon la géométrie du ring.
  • Le combat contre les ombres (« shadow boxing »).
  • Boxe sur cibles : les sacs de frappe et les mitaines.
  • Boxe avec l’instructeur.
2. Boxexpression

Cet atelier allie la pratique de la boxe à un travail de conscientisation de l’agressivité subie ou s”exprimant par la violence. Il comporte des aspects physiques et affectifs.

Activités
  • Étirements sous diverses formes.
  • Exercices physiques et psychologiques d’affirmation de soi et de confrontation à l’autre.
  • Travail sur le mouvement selon divers rythmes : normal, très lent, très rapide.
  • Narration par la gestuelle et le mime.
  • Expression, dramatisation de sentiments.
Le formateur

Pierre Gauthier a complété un certificat en psychoéducation à l’Université de Montréal et poursuivi des études universitaires en sociologie aux universités de Montréal et McGill. À l’université Cornell (USA) il a obtenu une maîtrise, puis un doctorat (Ph.D.) en sociologie. Son expérience professionnelle comprend dix années de travail comme psychoéducateur auprès d’adolescents délinquants ou d’enfants mésadaptés socio-affectifs et cinq ans d’analyse de systèmes organisationnels pour BIRO inc., une firme-conseil québécoise. De 1973 à 1988  il a été professeur agrégé puis titulaire  à l’École de Psychoéducation de l’Université de Montréal, école qu’il a dirigée pendant 5 ans.

Au début des années 1980 il a effectué plusieurs stages de spécialisation en psychothérapie au Canada, aux États-Unis, en France et au Mexique. Présentement il pratique à titre privé la psychothérapie pour individus, couples et familles. Il est également chargé de formation clinique auprès d’intervenants psychosociaux, membre de l’équipe de psychothérapeutes du Centre St-Pierre, président du c.a. de l’Institut de Formation et d’Action communautaire auprès de l’Enfant et de la famille (IFACEF), consultant en programmes d’aide aux employés pour la firme montréalaise Turcotte et Associés. Auteur de nombreux articles en sciences humaines, il publiait  en 1986 Les nouvelles familles  (Montréal: Éditions Saint-Martin), un livre sur les familles monoparentales et recomposées.  Membre fondateur de la Société québécoise des psychothérapeutes professionnels, il fut rédacteur en chef de la revue Psychothérapie Québec  publiée par cet organisme de 1998 à 2007.

 


Bibliographie pertinente à la boxe et à la boxexpression

  • Brillon, P. (2005). Comment aider les victimes souffrant de stress post-traumatique. Montréal : Éd. Québécor.
  • Crombez, J.-C. (1994). La guérison en écho. Beauport, Qc: Publications MNH.
  • De Grandpré, J. (1999). Connaissance et connexion à l’élan vital: un antidote à la dépression. Psychothérapie Québec, vol. 2, no 1, 11-16.
  • De Grandpré, J. (2000). Vers le changement des humeurs. Le traitement des états dépressifs. Psychothérapie Québec, vol. 3, no 1, 11-15.
  • Erikson, E. H. (1982). Enfance et société. Chap. VII, Les huit étapes de l’homme, 169-88. Paris: Delachaux / Niestlé.
  • Erikson, E. H. (1972). Adolescence et crise. La quête de l’identité. Paris : Flammarion. Chap. III, Le cycle de vie : épigenèse de l’identité, et IV, La confusion d’identité.
  • Gauthier, P. (1999). Énergie et psychothérapie. Psychothérapie Québec, vol. 2, no 1, 6-11.
  • Gendreau, G. (2002). Jeunes en difficulté et intervention  psychoéducative. Paris: Fleurus.
  • Guasch, G. (1998). Quand le corps parle …. Vannes: Sully Éditions, Le Prisme, C.P. 37, 56038 Vannes cedex.
  • Guindon, J. (2002). Les étapes de la rééducation. . Montréal : Sciences et Culture, inc..
  • Hanson, P.G., (1987). Les plaisirs du stress. Montréal: Editions de L’Homme.
  • Jacobson, E. (1980). Savoir relaxer pour combattre le stress. Montréal: Ed. de L’Homme.
  • Jung, C. G. (1977). La guérison psychologique. Genève: Georg et cie,  Chap. IV.
  • Keleman, S. (1985). Emotional Anatomy. Berkeley: Center Press, chaps 2-3.
  • Keleman, S. (1986). Bonding. Center Press, 2045 Francisco Street, Berkeley, California 94709, pp. 1-76.
  • Kemp, M. (2202).  Extraits du livre de la boxe. Document disponible à SensAction, B.P. 01, 231 rue St. François de Sales, 74 570 Thorens-Glières. Tél : 04.50.65.54.00.
  • Kessler RC, Coccaro EF, Fava M, Jaeger S, Jin R, Walters E. (2006, juin) The Prevalence and Correlates of DSM-IV Intermittent Explosive Disorder in the National Comorbidity Survey Replication. Arch Gen Psychiatry. 63(6):669-78.
  • Lemay, M. (1983). L’éclosion psychique de l’être humain. Paris: Fleurus.
  • Lemay,  M. (2002) J’ai mal à ma mère.  Sciences et Culture, 5090, rue de Bellechasse, Montréal, Qc, Canada H1T 2A2; fax: 514-256-5078.
  • Levine, P. A. et Frederick, A. (1997). Waking the Tiger, Healing Trauma. Berkeley, Calif: North Atlantic Books.
  • Lowen, A. (1975). La bio-énergie. Paris: Ed. du Jour-Tchou,  Chaps II, III, VII, VIII.
  • Lowen, A. (1977). Langage et lecture du corps. Québec: Ed. St-Yves,  2e partie.
  • Lowen, A. (1985). La Dépression nerveuse et le corps. France-Amérique, 87-91
  • Miller, A. (1986). L’enfant sous terreur. L’ignorance de l’adulte et son prix. Paris: Aubier Montaigne. La légende d’Oedipe, 161-168, 3. Oedipe – La victime culpabilisée, 169-183, 4. L’abus sexuel perpétré sur l’enfant, 185-201.
  • Moreno, J. L. (1975). Psychothérapie de groupe et sociodrame; introduction théorique et clinique à la socialyse.  Paris: Retz C.E.P.L.
  • Perls, F. S. (1978).  Le Moi, la faim et l’agressivité. Paris:  Tchou.
  • Pleck, J. H., (1997). Paternal Involvement: Levels, Sources, and Consequences. Dans Lamb, M. E. (1997):The Role of the Father in Child Development. New York:  John Wiley & Sons, Inc., 3ème édition, 66-103.
  • Redl, F. et Wineman, D., (1951). Children Who Hate  et Controls From Within . New York: The Free Press.Ces deux volumes sont publiés en français sous le titre L’enfant agressif.
  • Reich, W. (1971). L’Analyse Caractérielle.  Paris: Payot.
  • Stevanovitch, V. (1993). La voie de l’énergie. Editions Dangles, St-Jean-de-Braye (France)

Pierre Gauthier, Ph.D., psychothérapeute et formateur                                                                                                                             Tél.: 514-288-3216; pgauthier32@videotron.ca

 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *