L’intervention auprès des grands blessés psychiques

Lorsque nous intervenons auprès d’individus souffrant de négligences parentales sévères, d’état de stress post-traumatique relié à des violences subies durant la période fœtale ou divers moments de leur prime enfance, nous avons à réajuster notre perception de la normalité. La négligence et la maltraitance provoquent chez l’enfant une insécurité qui l’amène à développer un type de dissociation affectant des processus cognitifs normalement associés, comme la conscience, l’émotion et la mémoire.

Les mauvais traitements viennent fausser son schème de référence. La tendance naturelle d’un enfant est d’aller vers son parent ou ses substituts pour se rassurer, mais ceux-ci peuvent devenir pour lui  des sources de terreur ou d’une indifférence traumatisante. Par contre, les figures parentales qui traitent les enfants avec empathie favorisent chez eux l’intériorisation d’un sentiment de sécurité. Mais, selon les témoignages recueillis à l’âge adulte, l’enfant ignoré ou autrement maltraité se sent avec ses parents ou figures parentales dans un espace vide, en proie à une frayeur amplifiée par l’impossibilité de recourir à une autre aide extérieure.          ((http://www.enneagramme.com/Articles/2003/EM½0310al.htm
Siegel, D..J, M.D. Attachement et compréhension de soi: une éducation prenant en compte le fonctionnement du cerveau. Traduction par Isabelle Goury.)) De tels troubles de l’attachement primaire peuvent devenir si abusifs qu’ils créent chez l’enfant un état de stress post-traumatique (ESPT).

Dans le cadre d’intervention à caractère thérapeutique auprès d’individus gravement carencés et traumatisés, nous réalisons rapidement que ni l’analyse, ni le récit des évènements traumatisants, ni les approches psychocorporelles ou énergétiques ne peuvent être employés de manière rigoureuse, standard,  elles requièrent d’être combinées et finement adaptées à chaque personne traitée.  Chaque approche utilisée, quelle qu’elle soit,  peut provoquer chez les personnes carencées ou traumatisées des attitudes défensives et de fortes résistances. Une situation de proximité physique ou psychique peut facilement les précipiter au cœur de leurs blessures psychiques, avec l’impression d’être bousculées, voire agressées. Elles peuvent revivre leurs blessures psychiques sous forme de peurs intenses avec sentiments d’impuissance et d’isolement, le tout accompagné de souffrance physique, de perte d’énergie et d’un désir de mourir. Leur climat intérieur varie de la tristesse profonde à la rage envers tout et tous.  De fait, les comportements manifestés dans ces conditions prennent souvent l’allure d’épisode dissociatif intense, ils vont au-delà des résistances psychologiques et des enjeux transférentiels habituels.

En état de crise, ces individus associent la situation présente à un danger réel menaçant leur intégrité physique ou psychique. Ils sont soumis au mode réactionnel du cerveau limbique. Henri Laborit mentionne qu’une pulsion pousse les êtres vivants à maintenir leur équilibre biologique à travers des comportements de base : consommation ou assouvissement des besoins élémentaires tels que boire, manger, copuler, attaquer, fuir, devenir en état d’inhibition de l’action. Car le cerveau sert à penser et agir. 1

Lorsqu’elles sont soumises à un stress subjectivement ressenti comme excessif, les personnes affectées de trouble sévère de l’attachement ne peuvent recourir aux mots pour exprimer leur angoisse; elles sont plongées dans un imaginaire terrifiant, comme un enfant confronté au monde des images où il trouve parfois des entités monstrueuses qui lui commandent de couper toute relation avec l’extérieur.

Une intervention de notre part visant à leur faire conceptualiser leur situation ne fait que les barricader davantage. Lorsque nous ne sommes pas sur le même mode affectif  qu’eux-mêmes ils se sentent totalement incompris; cela renforce leur sentiment de rejet, accentue leur désespérance et leur panique. L’impression d’être inadéquat vient ensuite confirmer leur dévalorisation personnelle et, de ce fait, instaurer une relation négative à soi-même, à l’autre et au monde. Ce sentiment d’inadéquation est pour ainsi dire contagieux, il nous est facilement transmis et nous fait sentir incapables d’intervenir de façon efficace.

Douceur, patience et compassion, de précieux moyens thérapeutiques

Lorsque l’enfant entre en relation avec les autres dans les premières années de sa vie, il engramme dans son système nerveux des impressions qui, pour le reste de sa vie, constituent un système de référence. Car les stimuli enregistrés dans le système nerveux viennent en grande partie des autres. Lorsque les premières expériences de vie furent négatives, créant le ressenti d’une coupure relationnelle et existentielle, comment intervenir? Comment remplacer ces impressions par des expériences  génératrices d’un climat intérieur paisible, confiant, agréable?

D’abord, lorsque nous sommes face à un individu en proie à la panique, il importe de  nous ancrer solidement pour ne pas perdre de vue que son état le ramène au passé, sans distinction entre l’actuel et le souvenir.  Il est alors très adéquat d’accompagner la personne en panique avec empathie, patience et vigilante fermeté, en étant bien conscients que les blessures anciennes peuvent facilement l’amener à nous définir comme « l’ennemi ».

Établir une sécurité de base chez des personnes soumises à un stress excessif est partie inhérente au processus thérapeutique. Selon Pascale Brillon les personnes en état de stress post-traumatique (ESPT) se sentent souvent incertaines ou honteuses face à la thérapie. Elles sont en « hypervigilance », c’est-à-dire en état d’alerte extrême, peu enclines  à la confiance. Gagner cette confiance est essentiel à la poursuite de la démarche thérapeutique et permet à la victime de ressentir qu’elle est pleinement accueillie dans son expérience. 2

Cela représente un enjeu de taille car les personnes en état de stress post-traumatique sont très sensibles à l’ensemble de la communication  des intervenants : les mots, le timbre de voix, les expressions du visage, les manifestations d’accueil, la qualité de présence de l’intervenant. Plusieurs ont des perceptions très fines qu’elles décodent selon leur grille d’interprétation, construite à partir d’une réalité menaçante. Elles manifestent une hypersensibilité émotive et cognitive, et un immense besoin de contact; par contre elles ne peuvent saisir la subtilité et la complexité de leurs émotions au moment où elles surgissent, ni le jeu émotionnel en cause de part et d’autres dans une relation. Cela viendra dans un deuxième temps.

Le défi qui se présente invite à sortir des sentiers battus. Nous nous retrouvons face à un combat existentiel, où s’affrontent des forces de vie et de mort. Il ne s’agit pas ici de seulement modifier un comportement indésirable mais, à partir d’une angoisse de mort vécue comme une descente aux enfers, inciter la personne que nous accompagnons à entreprendre une démarche menant à la victoire de la vie sur la mort. Sortir victorieux d’un tel combat en une occasion est un pas en avant qui doit être suivi de plusieurs autres avant que l’individu en grande souffrance psychique trouve une liberté intérieure durable.

Il a besoin de patience, de persévérance et de courage pour affronter ce qui est souvent décrit comme un voyage initiatique digne des récits mythologiques. Pour l’accomplir il a besoin d’être soutenu et guidé afin de trouver ou retrouver sa connexion avec lui-même. Certains décrivent une telle réussite comme la remontée hors d’un puits profond, la sortie vers la lumière. De telles images s’apparentent à la renaissance. La remontée implique l’inscription dans le système nerveux de nouvelles impressions qui constituent une alternative aux empreintes des premières années de vie. Le combat de la personne que nous accompagnons contre ses forces d’autodestruction est long, difficile, ponctué de rechutes; il nous invite à la créativité, au dépassement de nos limites.

Créativité et résilience

L’intervention dans de telles circonstances nous ramène à l’écoute bienveillante inconditionnelle. Elle fait appel à notre confiance en notre propre créativité et en la résilience de la personne que nous accompagnons. Si elle peut accepter d’explorer son imaginaire nous l’utilisons pour enrichir l’expérience qu’elle vit en notre présence, endiguer l’agressivité, transmuter l’angoisse en une expérience de paix. Si elle est réfractaire à entrer dans le monde imaginaire, nous pouvons recourir à d’autres voies, comme la description de ses sensations corporelles pour l’aider à établir un lien entre le ressenti physique et les émotions qui lui correspondent. De plus nous veillons à ce que notre propre auto-régulation, qui s’exprime par la parole, l’expression du visage, l’attitude corporelle et la gestuelle, soient de nature à transmettre notre état d’équilibre à la personne qui cherche le sien. L’auto-régulation du thérapeute  est en soi un moyen d’intervention efficace.

L’expérience méditative

Depuis quelques années, des recherches scientifiques auprès de moines tibétains portent sur l’utilisation d’une technique dite de compassion universelle et d’amour inconditionnel. 3 À cette fin, des chercheurs américains ont utilisé la résonnance magnétique nucléaire fonctionnelle pour représenter en images numérisées ce qui se passe dans le cerveau pendant des séances de méditation. Les résultats de cette étude font état d’une modification importante de l’activité cérébrale dans différentes régions du cerveau liées aux fonctions mentales complexes telles que la pensée abstraite, la capacité d’apprentissage et les actions volontaires.

La production d’ondes gamma, reliée à la méditation, témoigne «d’une activation exceptionnelle de neurones, telle qu’on la rencontre pendant les processus de création et de résolution de problème.»  De plus, lorsque la méditation est accompagnée de bienveillance inconditionnelle, les résultats montrent une augmentation de l’activité cérébrale dans les régions du cerveau liées aux émotions positives et à l’action. On note également la naissance de sentiments élevés tels que la paix, la joie, la compassion, l’amour inconditionnel. 4

Pour intervenir auprès d’une clientèle affectée par des perturbations sévères la présence attentive à soi et à l’autre, consciente et bienveillante, peut évoluer vers une forme de méditation active. Elle peut amener à la surface des souvenirs depuis longtemps oubliés mais que le système nerveux conserve en mémoire, sous le seuil de la conscience. L’art de la présence méditative peut-il être curatif, transformateur ? Il semble bien que oui.

Ceux qui l’expérimentent en décrivent les effets comme des remontées de sensations ou émotions apparues de façon inattendue. Certains parlent d’un recouvrement progressif de l’odorat et du goût, d’un désir de passer à l’action dans la gouverne de leur vie. Leur sentiment de sécurité et leur confiance en eux-mêmes se développent petit à petit. Cet état peut se maintenir durant plusieurs jours et il semble possible d’y revenir, même s’il est interrompu par des émotions perturbatrices. Alors le défi est de développer l’aptitude à retrouver le chemin perdu de sorte que celui-ci réappaisse peu à peu, selon le principe du comportement de gratification. Laborit enseigne que notre nature tend à répéter une action qui aboutit au plaisir.  Dans La guérison par le plaisir Yvon Saint-Arnaud nous offre une mine d’informations sur les processus curatifs du plaisir 5.

De nouveaux circuits  se créent dans le cerveau

Les émotions telles que la peur ne se retrouvent pas dans un seul centre du cerveau, mais en plusieurs régions cérébrales connectées en réseau. Lorsque la peur surgit, elle surprend et provoque le sentiment d’une perte de contrôle. La personne ainsi affectée devient en désarroi. Intervenir alors pour l’aider à se réguler suppose que nous adoptions intérieurement une attitude méditative, antidote à l’anxiété. Nous favorisons ainsi son recours aux parties de son cerveau qui régissent les émotions positives, l’action et les opérations cognitives. Initié par l’intervenant et adopté par la personne en thérapie, le retour à l’équilibre lui permet de décrire ses états émotionnels actuels et passés, en paroles ou par gestes, mimiques et sons, ce qui contribue à sa réorganisation psychique. Comme le mentionne Pascale Brillon (op. cit.), dans une telle intervention tout doit être pris en considération : les troubles de personnalité sous-jacents, la fragilité de la victime, les traumas antérieurs, sa conception d’elle-même et des autres, les tendances régressives et dissociatives.

Nous observons que cette connexion au Soi, corps et esprit, permet à la personne accompagnée d’orienter ses ressources adaptatives vers un objectif thérapeutique plutôt que de se cantonner dans une autoprotection inadéquate et douloureuse. Le lien au Soi initié par l’intervenant  introduit une réalité nouvelle dans le champ de référence de son interlocuteur. Multidimensionnelle, elle aide la personne en thérapie à gérer les effets  de ses carences et blessures psychiques, elle remet en route la fonction d’attachement positif indispensable aux êtres humains. Ainsi elle rétablit une vision positive de soi, des autres et de la vie.

Deux défis se présentent à l’intervenant en ce qui concerne le recours à la méditation comme moyen thérapeutique. Le premier est la tendance à la dissociation des personnes gravement atteintes dans leur psychisme. Nous posons l’hypothèse que par l’énergie qu’elle dégage, une présence de pleine conscience combinée à une bienveillance inconditionnelle de la part de l’intervenant permet de rejoindre la personne dans ses blessures originelles, inscrites dans son système neuronal. Elle crée le pont entre ses angoisses et la réalité, lui permet de les revivre grâce à l’expérience d’une connexion interpersonnelle rassurante. Nous croyons que cette connexion est un antidote au vide existentiel. Contrebalancer les forces de mort redonne une capacité d’action juste alors que la conviction d’impuissance mène à l’angoisse et à la colère réprimée. Un individu qui agit efficacement plutôt que de passer à l’acte ou de dissocier se sent libéré du sentiment d’impuissance, doté de pouvoirs réels.

Le deuxième défi qui se présente à l’intervenant provient de l’individualité de chacun de ses interlocuteurs. Il lui incombe de trouver comment établir un lien de confiance spécifique à chacun, de manière à créer un espace créatif permettant aux nœuds psychiques et physiques de se dénouer. Un intervenant donné ne peut réaliser cet idéal avec tout interlocuteur, ce qui confirme la nécessité d’un travail d’équipe. Et même une équipe de haute compétence et disponibilité affective ne réussira pas avec chacune des personnes à charge.

Le réalisme s’impose donc dans les attentes concernant notre « pouvoir de guérison ». Cependant, alors que nous pensions irréversibles les dommages causés au cerveau par des expériences d’abus ou de négligence grave, les recherches récentes sur la plasticité du cerveau et sur les neurones-miroirs mènent à croire en la possibilité de créer de nouvelles connexions neuronales pouvant servir de référence dans les processus adaptatifs 6.

La souffrance psychique prend l’aspect d’une douleur intense au cœur de soi, une expérience de non-existence. Par contre elle porte en elle une qualité spirituelle et peut inciter à s’engager dans la dynamique du processus créatif qui, pour chacun, est unique, imprévisible, immatériel, flexible, original. Pour aider à mieux vivre avec cette douleur et la dépasser il est tout indiqué d’emprunter le chemin de la créativité dans l’intervention. Elle nous mènera, tout comme ceux et celles que nous accompagnons, à des expériences de paix, d’accueil inconditionnel de Soi et de l’autre., d’ouverture à de nouveaux possibles.

Pierre Gauthier, Ph.D., psychothérapeute et formateur                                                                            Tél.: 514-288-3216; pgauthier32@videotron.ca                                                                                                Web: gauthierpierre.com/L’intuition en psychothérapie


  1. Mon oncle d’Amérique. Avec la collaboration du professeur Henri Laborit. Film d’Alain Resnais. New Yorker Films Release. Début. []
  2. Brillon, P, Ph.D., 2008. Comment aider les victimes souffrant de stress post-traumatique. Montréal : Les éditions Québécor. p.405. []
  3. Welwood, J., 2003. Pour une psychologie de l’éveil. Paris : La Table Ronde, p. 47. []
  4. Braden,G., 2009. The Divine Matrix. New York : Hay House. Chap 2,  pp 37-58. []
  5. St-Arnaud, Y., 2003. La guérison par le plaisir. Montréal : Novalis. []
  6. Schore, A.N., 2008. Le régulation affective et la réparation du Soi. Montréal : Éditions du CIG, chap. 4, 149-189. []

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *