Perfectionnisme et performance au travail

Note: dans ce document, le masculin désigne les deux genres.

Le perfectionnisme est ainsi défini par le dictionnaire : « Théorie selon laquelle la perfection morale peut être atteinte ou a déjà été atteinte par des êtres humains : cette théorie est adoptée et enseignée par diverses sectes et écoles. »1

Dans le monde du travail, plusieurs membres de la hiérarchie administrative se comportent comme des adeptes de cette théorie. Ils sont à la poursuite de la perfection dans toutes les tâches, qu’elles soient accomplies par eux-mêmes ou par les membres de leur organisation. Ils accordent peu d’importance aux circonstances et limitations personnelles ou situationnelles, par exemple l’état de santé ou le degré de fatigue, dans l’accomplissement de fonctions reliées au travail. Ces dernières ne sont pas placées par ordre de priorité. Le temps et l’espace sont considérés comme élastiques, ce qui amène le travail à envahir la sphère familiale et de loisirs. Mais le perfectionnisme n’est pas l’apanage des seuls patrons, il peut être adopté par tout individu. Le perfectionniste se mène durement, presque sans merci, avec une nette tendance à traiter les autres de la même façon. Il présume que son attitude est un grand facteur d’efficacité ou bien constitue un aspect inéluctable de son destin.

Malheureusement le perfectionnisme se révèle contreproductif parce qu’il ne tient pas compte des limites personnelles ni de celles des autres. Au sens strict, les perfectionnistes ne se donnent pas l’espace requis pour respirer. Avec le temps, ils approchent inexorablement du point de rupture, c’est-à-dire un état dépressif auquel ont été communément donnés les noms de burn-out et de burn-in. Le premier terme évoque la condition de personnes tellement épuisées qu’elles doivent à brève échéance quitter leur travail  pour reconquérir un minimum d’énergie disponible. Le terme de burn-in, plus récent, s’applique à des personnes qui sont au bord de l’épuisement mais continuent de travailler, parvenant avec peine à renouveler leur énergie durant des périodes minimales de repos.

Selon l’Association des psychologues de Nouvelle-Écosse, Canada :

« Le perfectionnisme désigne un style de personnalité multidimensionnel associé à un grand nombre de difficultés psychologiques, interpersonnelles et reliées à l’accomplissement. Ce n’est pas un trouble de la personnalité mais un facteur de vulnérabilité qui affecte les adultes, les adolescents et les enfants. Souvent on confond le perfectionnisme avec la recherche de l’accomplissement ou une attitude consciencieuse alors que le perfectionnisme s’en distingue. C’est un mode de comportement mésadapté qui suscite plusieurs problèmes. La recherche de l’accomplissement et l’attitude consciencieuse supposent des attentes fonctionnelles et réalistes (souvent la poursuite de buts dont l’atteinte est difficile mais possible) ; elle procure un sentiment de satisfaction et comporte des récompenses. Par contre le perfectionnisme implique des attentes irréalistes et nébuleuses (par exemple la perfection), ce qui mène à une constante insatisfaction, quelque soit la performance.

Le perfectionnisme est source de stress chronique, maintenant chez l’individu concerné l’impression d’être en échec dans la poursuite de ses buts. Les gens perfectionnistes exigent d’eux-mêmes la perfection, une exigence qui est en soi facteur de stress et induit des modes d’adaptation dysfonctionnels. »2

Les personnes menées par le perfectionnisme, que celui-ci soit imposé par soi-même ou par des gestionnaires, collègues, clients, éprouvent plusieurs symptômes associés au stress. Ceux-ci vont de troubles physiques, par exemple des difficultés de digestion, à des traits dépressifs, de l’anxiété sévère ou une forte agressivité. Dans les relations avec soi et les autres la recherche excessive de la perfection, souvent manifestée  par l’hyper- responsabilité, mène au cynisme et à l’hostilité. Souvent les perfectionnistes apprennent à dissimuler ces attitudes aux collègues de travail mais leur laissent libre cours à la maison, avec des effets négatifs sur leurs proches. Alors les difficultés avec le ou la partenaire, les enfants ou les amis atteignent un niveau intolérable. De plus, l’ensemble des tendances perfectionnistes porte à éviter de demander de l’aide sous prétexte d’autonomie personnelle car la recherche de secours est considérée comme un signe de faiblesse.

Les facteurs du perfectionnisme
D’où vient le perfectionnisme ? La réponse à cette question est relativement complexe. Selon des témoignages de personnes qui reconnaissent ce trait en elles-mêmes et cherchent à évoluer vers une attitude plus positive, plus favorable à la vitalité, il semble que le perfectionnisme s’acquière tôt dans la vie à travers plusieurs cheminements.
Lorsqu’un enfant prend conscience de ses talents, par exemple en gymnastique, il pousse spontanément ses limites pour accomplir plus et mieux. Si les parents, professeurs et instructeurs  encouragent ses efforts mais lui montrent le danger d’excéder ses capacités, il capte habituellement leur message, souvent appuyé par de pénibles échecs. Par contre, s’il est constamment poussé par ses parents et autres figures d’autorité à toujours accomplir davantage sans tenir compte de ses limites et de son ressenti, un message s’imprime en lui qui se répercutera dans sa vie adulte : toujours plus. Le repos et le loisir sont des pertes de temps, de même que les activités simplement orientées vers la culture des amitiés et de la créativité personnelle. Ainsi le perfectionnisme se développe généralement sous l’influence d’attentes personnelles excessives ou celles d’adultes influents. Parfois il vient aussi d’un fort désir de dépasser un membre de la fratrie par crainte de ne pas être suffisamment chéri.
Être parentifié agit également comme une forte incitation au perfectionnisme, ce dont il est difficile de prendre conscience sans une aide professionnelle. Entendons par cela l’expérience, habituellement débutée tôt dans l’enfance, de se voir invité par un ou plusieurs parents à agir comme l’une ou l’autre de leurs figures parentales. En d’autres mots l’enfant répond à la demande inconsciente de son parent qui pourrait se formuler ainsi : « sois mon père, ma mère ou les deux à la fois, viens à mon secours ». Cela se produit souvent quand le parent est affecté d’un trouble de la personnalité : carence affective, anxiété sévère, angoisse, traits autistes,  dépression ou d’autres difficultés relatives à la santé mentale.  Ces parents ont souvent recours à l’alcool et aux drogues, licites ou non, pour soulager leur souffrance interne.
L’enfant ressent alors la détresse de son parent et tente spontanément d’aider en étant gentil, responsable, adulte. Mais en de telles circonstances un enfant ou un adolescent n’a pas les ressources personnelles requises pour procurer une aide efficace à son parent en difficulté, et l’on peut même se demander si un membre adulte de la parenté pourrait le faire. De fait, les efforts du fils ou de la fille sont promis à l’échec, car aucun enfant ne peut vraiment être le parent de son parent. De plus, un enfant invité à accomplir cet exploit impossible ne reconnaît pas la futilité de ses efforts; poussé par une compassion mêlée de culpabilité, il essaie à répétition, attribuant à ses manques personnels le constat inévitable que, malgré tous ses efforts, son parent continue de souffrir.

Que faire?
D’abord il est nécessaire que le perfectionniste reconnaisse le caractère compulsif de son attitude, percevant la différence entre son mode d’agir et une saine aspiration à s’accomplir en relevant des défis difficiles. Cela requiert habituellement une action de longue haleine, réaliste et appuyée sur une véritable sollicitude pour soi-même. Aussi, l’accomplissement véritable s’accompagne de plaisirs et récompenses qui encouragent à continuer. Dans une toute autre direction, le perfectionnisme impose une mission impossible menant à l’épuisement. Il exige obsessionnellement la douleur et interdit le plaisir.
Une fois reconnue la tendance perfectionniste, reste à faire l’inventaire des besoins personnels de développement, physiques, émotionnels, cognitifs, expressifs, relationnels. Alors une question se pose : tenant compte de ces besoins, comment puis-je faire la gestion de ma charge de travail et du reste de ma vie ? Une autre façon de considérer la question est de se percevoir comme une source d’énergie renouvelable. Dans cette perspective il importe d’évaluer l’équilibre entre la dépense habituelle d’énergie et ce qui est consacré au renouvellement de cette énergie : est-ce que j’ai accès à des ressources qui m’aident à reconstituer mes réserves d’énergie, entendons par là le repos, la récréation (littéralement re-création), des relations humaines positives et des occasions de créativité ?
Comme le perfectionnisme fait des demandes illimitées mais que le temps a des dimensions fixes dans une période donnée, une façon d’évaluer si on établit un équilibre réaliste entre dépense et renouvellement d’énergie est de tenir un bilan du temps alloué à diverses fonctions pendant une semaine ou un mois. Évaluons l’importance relative des périodes de temps consacrées

  1. au travail et ce qui lui est directement relié, par exemple le transport,
  2. au repos,
  3. à l’établissement et l’entretien de relations affectives gratifiantes,
  4. à l’exercice physique,
  5. à la créativité personnelle.

Si le bilan est trop lourd en temps-travail relativement aux autres fonctions, des décisions fondamentales sont nécessaires au plan du régime de vie car, dans sa forme actuelle, il est orienté vers l’autodestruction graduelle. Bien entendu, des décisions sans mise en oeuvre sont d’une faible utilité. Parfois une action vraiment corrective implique une restructuration en profondeur de sa vie, parfois de légers changements dans le temps consacré au repos, à l’exercice physique et aux relations affectives signifiantes peuvent produire des résultats majeurs au plan énergétique. Ceci dit la créativité ne doit pas être négligée car elle ouvre de larges fenêtres à l’air et à la lumière : les sports et le plein air, des travaux d’artisanat, des arts comme la peinture, la sculpture, l’écriture, la danse ou le chant, des activités de méditation active ou passive sont des sources fécondes d’accomplissement et renouvellement personnel.

Adoptant une perspective différente, considérons maintenant le cas d’une personne en butte au perfectionnisme de figures d’autorité. Alors le perfectionnisme devient une sorte de règle non écrite que les subordonnées doivent suivre. En de telles circonstances la première question à se poser peut se formuler ainsi : le  perfectionnisme de mon supérieur hiérarchique trouve-t-il son renforcement dans le mien ? Si oui, un travail de conscientisation individuelle est requis, donnant lieu à des actions correctives. Mais cela n’empêchera pas la pression externe, venant « d’en haut », de s’exercer. Pour la contrer, une action bi-directionnelle est nécessaire :

  • trouver comment rendre les figures d’autorité conscientes de leurs demandes irréalistes,
  • proposer des objectifs et modes de réalisation alternatifs.

Si cela est impossible ou ne fonctionne pas, un travailleur conscient des dangers du perfectionnisme peut recourir à des mesures d’autoprotection dans sa sphère de juridiction : la redéfinition silencieuse des arrangements de tâches, calendriers, budgets, objectifs et processus de réalisation, afin que les gestionnaires perfectionnistes accèdent à plus de réalisme. Une telle suggestion peut être perçue comme une incitation à la « désobéissance civile », mais très souvent ce type de résistance protège et l’employé et l’organisme où il travaille des effets délétères du perfectionnisme d’un gestionnaire.

En somme, le perfectionnisme n’est pas un désordre individuel ou de groupe sans remède. C’est un facteur de vulnérabilité qui peut poser problème à tous les membres d’une organisation, avec des conséquences néfastes sur le climat social du milieu de travail. S’il origine de la haute direction, il peut affecter l’ensemble de l’organisation impliquée. Son principal danger réside dans son caractère insidieux : la plupart des individus ou groupes qui en sont affectés ne sont pas conscients de son influence délétère. Le perfectionnisme peut mener des individus ou groupes au bord de l’épuisement, entraînant des problèmes de santé physique et mentale, avec leurs séquelles de démotivation, de roulement de personnel et d’absentéisme. La reconnaissance rapide de son influence négative peut amener son remplacement par des attitudes et comportements appuyés sur une double force : une  orientation vers l’atteinte d’objectifs élevés appuyée sur le constant support des membres du milieu de travail.


Références

  1. Funk and Wagnalls, 1946. New Practical Standard Dictionary of the English Language. New York and London: Funk and Wagnalls Company.
  2. http://www.apns.ca/prob_perfectionism.html; http://www.apns.ca/prob_depression.html

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